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L'Amour n'a pas d'oreilles
Publié le 01/07/2006 par Guillaume Grenier
Concours de nouvelle du CROUS 2004 sur le thème du 'Ridicule'

... Texte sélectionné parmi les 10 meilleurs ...



Elle a dit 20 h 30 et des brouettes ...

commande l'entrée et j'apparais. Elle est en retard, elle se fait belle, c'est important un dîner avec moi.

Moi, ça fait deux mois que je suis fou d'elle, je lui ai même offert une cocotte-minute. Elle, elle se cache un peu, elle a peur d'aimer trop.

Je demande un martini et un kir royal, elle va arriver pour l'apéro, c'est certain, et je sais ce qu'elle aime, je la connais par choeur, on s'est connu dans une chorale.

C'est mignon ce petit resto. Ces panières sont en forme de canard. Ce soir je lui offre un voyage, on va s'offrir la Tunisie, pension complète au Club Med : l'aventure à petits prix, comme ils disent.

21 h 15, toujours pas là, ça fait des grosses brouettes, c'est bon signe, c'est au retard qu'elle a qu'on se rend compte de la force des sentiments qu'une fille nous porte ; elle doit m'aimer très fort.


Tiens, ça y est, c'est elle, elle s'est assise, on ne parle pas, c'est beau l'amour, on est pareils tous les deux, on trouve ça poétique, le silence. Qui se ressemble s'assemble ! Enfin quand même, on est obligé de parler pour commander. Le serveur ne comprend rien à l'amour. Tiens, c'est marrant, on n'a pas pris la même chose, comme quoi les opposés s'attirent ! Je lui parle de nous (à elle, pas au serveur), je lui susurre des mots doux, elle me dit qu'elle n'entend pas ; elle a le visage entre les mains, les coudes sur la table, elle a l'air ailleurs, elle rêve à notre avenir.


Oups ! La conversation dérive, je ne suis pas très à l'aise sur la sexualité (enfin. pour en parler !). Oh, c'est vrai, dans la pratique non plus, mais c'est pas grave, elle m'a dit qu'elle comprenait, que ça pouvait arriver à tout le monde, si ! elle a dit ça la première fois ! Depuis elle sait que ce n'est pas la peine d'en rajouter, alors elle préfère rentrer dormir chez elle, c'est pas un problème dans notre couple, on est au-dessus des affaires du dessous de la ceinture.


Une fois, elle a même insinué que c'était mieux comme ça, elle doit penser que ça laisse plus de place à la pureté de notre relation, je suis assez d'accord avec elle, mais il y a des jours où j'attends le viagra avec impuissance, pour pouvoir lui montrer à quel point je l'aime. Et si on passait à autre chose, j'amène doucement ma surprise, je ménage mon effet

"-Tu sais, j'aime bien les chameaux, et toi ?"

Là, je l'ai prise au dépourvu. Il faut toujours aller là où l'on ne vous attend pas, c'est le principe de base d'un couple qui fonctionne. Je suis souvent allé chez elle, quand elle ne m'attendait pas, mais le problème, parfois, quand on ne vous attend pas, c'est que la porte est fermée, alors, la surprise, elle est foirée.








Le mieux, pour une surprise, c'est d'appeler une heure avant, c'est elle qui m'a appris ça. Du coup, je prépare le terrain doucement. Pour la Tunisie, je lui proposerai dans une heure (je l'aurai prévenue). En attendant, on est sur autre chose, non, elle n'aime pas les chameaux, elle trouve qu'ils puent et qu'en plus ils se la racontent un peu avec leur deuxième bosse juste pour narguer les dromadaires. Elle veut savoir pourquoi je lui ai demandé ça, je lui dis qu'elle est belle : aucune fille ne continue une conversation après cette phrase.

Elle rajoute que les chameaux c'est un peu une provocation pour les peuples assoiffées d'Afrique, qui, eux, ne peuvent pas rester trois semaines sans boire. Merde ! j'ai touché un point sensible, elle a vraiment quelque chose contre les chameaux. (NB : trouver une nouvelle phrase pour couper court à une conversation).


J'essaie autre chose, et ça y est, elle m'engueule. Quelle idée de lui faire remarquer que son chemisier est transparent ! Et elle est partie ! Elle est inarrêtable dans ces moments-là : elle crie, elle ne m'écoute pas. J'aime bien quand elle est en colère, j'ai le souffle qui s'accélère. Elle est terrible quand elle s'enflamme, j'ai le coeur qui bat la chamade. Elle doit savoir qu'elle me plaît dans ses énervements, alors elle en augmente la fréquence. Ou sinon, ça tombe bien qu'elle soit lunatique, elle est vraiment faite pour moi.

Plus qu'une demi-heure avant la grande demande, ça fait passer le temps une dispute, c'est pratique !


Je lance ma deuxième piste, ça se précise, je lui dis que j'ai lu dans une revue que le sable avait des vertus apaisantes, et c'est pour ça que les touaregs sont des grands sages (ça c'est moi qui le dit, pas la revue). Elle aime bien la plage, on est sur la bonne voie. Je lui raconte qu'avec mes parents pendant dix ans on est allé au camping à la grande Motte tous les étés, que c'est même là-bas que j'ai connu ma première petite copine, c'était une allemande. Elle me dit que ma vie c'est un cliché. Je ne comprends pas, j'ai aucune photo de cette époque. Les premières photos sur lesquelles j'apparais c'est à partir de mes dix-huit ans, ma soeur m'a toujours expliqué que j'étais pas le genre d'enfant dont on voulait prendre le portrait, je ne comprenais pas.

Oh ! Elle est jolie cette assiette, avec ces petits trucs multicolores dans tous les sens, ils sont bizarres quand même ces cuisiniers modernes; à croire que leurs salaires sont proportionnels avec la place restante dans l'assiette.

Note de lecture : là, on mange, alors on ne parle pas. On se retrouve plus tard, ça ne se fait pas de regarder les gens manger !






C'est le dessert, c'est le grand moment, je vérifie sur ma montre, normalement c'est bon, ça fait une heure. Allez, je me lance ! Dernier indice : "Je crois que la prochaine fois ça sera un couscous", elle me dit que je ne pense qu'à bouffer, qu'on n'a même pas fini de dîner. Moi, je lui fais glisser le billet sur la table, elle ouvre la pochette, elle regarde. Elle en est toute renversée, elle n'a pas la force de parler, elle doit déjà y être, dans sa tête, je ne casserai pas ce moment, je le laisse passer. Bon, c'est bon, maintenant, ça fait au moins trente secondes, je lui demande si elle est heureuse (pour la forme, car je connais la réponse). Je lui dis alors "on part samedi, faut préparer les bagages, et surtout prend ton maillot, c'est tous les jours la plage !". C'est beau l'émotion, mais c'est long, c'est quand elle veut qu'elle me répond. Heureusement qu'il n'y a pas trop d'émotion dans le monde, parce qu'il tournerait vachement moins vite.

On est pareils tous les deux, on trouve ça chouette, le silence ; mais en même temps, un silence qui dure aussi longtemps c'est une mort intérieure, je ne vois pas d'autre explication. "-J'aurais pas envie de partir avec toi, j'aurais envie de rester chez moi.".

Finalement. c'était beau le silence !


Vaut mieux se taire plutôt que d'entendre ça, du coup on va se refaire une période muette, juste histoire de se remettre dans le bain. C'est pas possible, elle doit avoir un truc super important à faire pour ne pas pouvoir partir, une fête de famille, une barmizva, noël (non, ça, je connais la date, et ça colle pas !). Elle met beaucoup moins de temps pour couper ce silence-là. Elle me demande pourquoi j'ai fait ça ; je lui ai dit que je l'ai prévenue il y a plus d'une heure, que c'est une surprise réglementaire, je porte réclamation sur la décision arbitraire du corps arbitral. Apparemment, c'est pas le problème, c'est pas dans la forme mais dans le fond que le bas blesse, je ne comprends pas. Stupéfaction ! elle n'a rien d'autre de prévu ; je commence à saisir : elle a peur de l'engagement, c'est pas évident de se dire qu'on a trouvé l'homme de sa vie. Tant pis, je change de sujet, on va chez elle ou chez moi ce soir ? Chacun chez soi a priori, je crois bien que c'est ce qu'elle a dit. Elle m'explique que je suis gentil, qu'elle veut pas me faire de la peine, je ne comprends pas.


Elle continue, elle parle tout le temps, y'a plus moyen d'en placer une, j'entends tout ce qu'elle dit, j'écoute pas grand chose, je capterai la dernière phrase, celle après laquelle il faudra enchaîner. En fait elles sont vilaines ces panières, c'est ridicule ces petits canards, et pourquoi des panières en osier en forme de canard ? Ça ressemble pas à des canards empaillés, je comprends pas.







Là, elle parle plus, j'ai comme l'impression qu'elle attend quelque chose, j'ai dû rater la fin du monologue, c'est dur d'enchaîner quand on n'a aucune base. Je vais enchaîner, je me doute de ce qu'elle a raconté, je la connais par cour ; je lui dis que c'est normal qu'elle ait besoin d'un peu de temps pour réfléchir sur notre relation, c'est pas simple de construire quelque chose. Elle m'arrête : "-Je t'ai dit je ne t'aime pas, t'es pas fait pour moi", ça devait être sa dernière phrase, c'est peut-être pourquoi sa voix s'était perdue entre sa bouche et mes oreilles ; c'est comme un voyageen Grèce : la première fois c'est joli, mais faut pas y revenir, on fait plus gaffe aux détails la deuxième fois, et finalement c'est rien que des ruines. Et puis ils m'énervent ces canards avec leurs sourires narquois, alors que quand on y réfléchit, c'est le pain le grand vainqueur; quelle belle revanche après avoir été bouffé pendant des décennies par ces volatiles stupides, d'en faire un objet de déco moche et complètement inutile.



"Si t'étais moi et que j'étais toi,

je serais fou amoureux de moi,

tu vois, c'est pas si dur que ça !"




Elle répond pas, c'est tellement évident que j'ai raison, je pense qu'elle m'aime mais qu'elle le sait pas encore, elle va l'apprendre bientôt comme une sorte de révélation. Je lui dis que ça va venir, qu'en attendant on peut essayer de profiter simplement de ce qui se présente, on va pas se poser trop de questions, ça sert à rien ; bientôt elle m'aimera c'est sûr.

Elle veut pas attendre, apparemment, je lui dis que c'est pas grave, t'as qu'à m'aimer dès maintenant. Elle dit que j'ai pas compris que c'est définitivement fini; si elle veut, mais moi, je pensais commander un autre dessert, puis un café pour finir en beauté. Elle parlait pas du repas, elle m'explique qu'elle veut plus me voir, c'est long à expliquer un truc comme ça, elle a plein de mots à son vocabulaire et elle a décidé de tous les utiliser. Je préfère me servir de ma technique ancestrale qui marche depuis mon premier amour :



"Je ne voudrais pas entendre, na-na-na tu n'as rien dit.

Se boucher les oreilles, crier très fort, na-na-na comme les petits".




Pourquoi ils me regardent tous ces gens ? Ils n'ont jamais aimé personne. C'est puéril cette réaction, le monde est plein d'immatures, ça se fait pas de fixer quelqu'un comme ça, j'ai un bouton sur le nez ou quoi ? Tiens, elle parle encore et de plus en plus fort, elle se lève, elle met son manteau, "je t'appelle demain, fais de beaux rêves", elle dit que je resterai comme le plus mauvais souvenir de sa...



"Je ne voudrais pas entendre
na-na-na tu n'as rien dit.
Se boucher les oreilles, crier très fort
na-na-na comme les petits.
On s'appelle demain, on se tient la main
Na-na-na c'est pas fini.
Petits mots doux, bisous dans le cou
Na-na-na je t'aime aussi.
C'est bien ici, c'est mon pays
Na-na-na c'est l'amnésie."






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