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Décrochage de mâchoires
Delirium trés mince
La douche
Publié le 29/11/2006 par Buzzmix
La brûlure plante ses dents dans la chair tendre et écarlate. Il attend un peu, se laisse aller en arrière. Puis tente de lever un pied.Souffle longuement quand il n’obtient aucun résultat. Essaie plus fort. Essaie de passer un doigt. Rien.Rien.Long moment de réflexion sur fond de brûlure légère
...............................................................................................................LA DOUCHE
Le réveil sonne 6h15. La tête se soulève de l’oreiller. Paupières cousues, voile humide sur le front. De la poussière dans la bouche. Un poids sur la poitrine et un gémissement dans le ventre.
Les voitures ronronnent au pied de l’immeuble.
Il ouvre les yeux, tend la main vers la table de chevet, l’ampoule projette son éclat jaune sur la chambre, le parquet, les meubles massifs. Il grimace, fait un pas hors du lit, souffle longuement, sent une semaine de travail peser sur lui. Reste assis quelques secondes. Se lève et s’étire. Marche vers la cuisine et trouve à manger dans le frigo. Il s’assied sur un des hauts tabourets du bar, se pose devant son bol de café au lait, se coupe deux grosses tranches de brioche. Les pieds posés sur le métal froid, il mâchonne en rêvassant, porté par la voix de la journaliste à la radio.
Ses yeux parcourent l’appartement, à la recherche d’un truc bancal sur lequel fixer son attention en attendant d’aller prendre sa douche. Un truc à bricoler, améliorer, rendre plus solide, plus pratique.

Ils finissent par se poser sur l’horloge de la cafetière. Il fixe les chiffres rouges en écoutant la cuillère tinter dans son bol. Ses mâchoires broient la mie industrielle qui se change en bouillie sucrée. Son cou est couvert d’une fine pellicule de sueur. Il sent remonter jusque dans sa poitrine les vibrations du métro. 6h27. Ses paupières pèsent, il les sent glisser lentement. Globes oculaires pleins de sable. Tête lourde. Sa nuque s’incline, et son front descend lentement vers le bar, rencontre le confort de ses avant bras croisés sur la faïence. Il sombre à nouveau dans le sommeil.

¤¤¤

Paul ouvre les yeux d’un seul coup, lève la tête, saute sur ses pieds.
6h50.
Il est en retard. Se lance dans le placard, jete caleçon, chaussettes, costume en vrac sur le lit. S’enfonce dans la salle de bain. Met l’eau à couler. Se précipite sur les toilettes et lâche un large jet au fond de la cuvette. Laisse tomber quelques gouttes sur le rebord, tire la chasse. Sort une serviette et la pose sur le rebord du lavabo. Et finalement monte dans la douche.

Quand l’eau frappe son visage, il sent la vie revenir en lui, jaillir, exploser dans ses veines et chasser la fatigue, d’un seul coup. Le sommeil sort par ses pores, dégouline comme de la gelée grise le long de ses jambes, et c’est comme un poids qui disparaît par la bonde de fond. Il commence à frotter son visage avec du savon, puis décroche le pommeau et le passe sur sa nuque encore un peu raide, et la fraîcheur imprègne chaque fibre de son corps. Il attrape le gel douche, remplit sa paume de fluide vert amande, commence à en badigeonner son corps. Le torse, les épaules, le cou, les cuisses, les couilles. Il se penche et tend la main vers ses pieds. Essaie d’en lever un.
Sans succès.

Il essaie une deuxième fois de lever son pied droit.
N’y parvient pas. Son pied gauche, même chose.
Fronce les sourcils et se redresse. Les pieds toujours rivés au sol de faïence blanche, fini de se rincer et arrête l’orage tiède de la douche.
¤¤¤

Il est debout, nu et trempé, tête bêche, les yeux fixes sur le dos de ses pieds. Ses sourcils sont contractés, son front plissé par la surprise. Un main fouille son cuire chevelu, l’autre est posée sur sa hanche. Les muscles de ses cuisses se contractent de temps à autre, plus ou moins fortement. Il sent la peau en contact hermétique avec l’émail. Il la sent comme aspirée. Immobile.
Il est collé dans la douche.
Par les pieds.
Il plaque ses mains contre la cabine, plis le genou droit, essaie de lever le pied. Mais le pied résiste et reste au fond. Il essaie plus fort, rien ne bouge, même chose avec le genou droit, pas plus de mouvement.
Soupire rauque, impatient. Gestes violents.

Il se penche. Empoigne son mollet droit à deux mains, assure bien sa prise, se prépare, et tire de toutes ses forces sur sa jambe. Un grognement impromptu surgit de sa gorge. Les muscles se bandent, des veines apparaissent le long de ses avant-bras.
Mais rien ne vient, statu quo, son pied reste posé à plat au fond du bac d’émail blanc.
Il relâche un peu son effort, toujours courbé, laisse ses muscles se gorger d’oxygène, respire lentement, profondément, comme un haltérophile, agite ses bras pour faire circuler le sang, puis applique de nouveau ses mains, plus bas, autour de sa cheville cette fois, et ses épaules se contractent, et son visage se crispe, ses yeux se plissent, il serrent les dents. Des veines saillent sur son front. Il force plus longtemps la deuxième fois, prolonge la traction, sent que ça vient, relâche un peu pour relancer de plus belle. Il arrive à soutenir l’effort pendant près d’une minute, puis lâche et se redresse en soufflant très fort.

Trop de sang dans la tête, il perd l’équilibre, bascule en arrière et s’écrase contre la cabine de douche, son dos glisse sur le plexiglas, et il se retrouve en vrac au fond du bac.
Se redresse en silence.


Le premier coup de poing fait sortir un battant du rail sur lequel il coulisse, tomber sur le sol et basculer hors de la douche. Les deuxièmes, troisièmes, quatrièmes et cinquièmes coups atteignent l’autre battant dont le plexiglas se fissure, avant de craquer complètement.
Et toujours cette sensation. Sentir ses pieds comme pris dans du béton.
Collés au fond de la douche.


Les avants bras posés sur ses genoux repliés, assis au bord du bac, il contemple médusé le panneau de plastique poli qui repose contre le lavabo.
Et l’autre, qu’il a éventré.
Et les débris un peu partout.
Et sa brosse à dent, son déo, son eau de toilette, son rasoir, éparpillés sur le sol.
Ses pieds toujours inamovibles.
Maintenant, il va envisager la situation de façon plus réfléchie. A l’aune de son retard, estimé à plus d’une heure, qu’il s’agit de le minimiser.
Il doit trouver la cause de cette adhérence, pour trouver la solution. Procéder logiquement s’il veut se pointer au bureau avant midi, ce qui est impératif.
Comprendre.
Il imagine son bureau silencieux plongé dans le noir et Moiro, debout à côté de la porte qui tape du pied en tapotant le verre de sa montre d’un ongle vengeur.
Qui tape du pied…
Il tire un peu sur sa cheville, essaie de nouveau. Pas très fort. Sans trop y croire. Pour la forme, vu que ça ne marche pas. Echoue comme prévu.
La colère est retombée, de toute façon.
Alors, avec méthode, il se concentre sur la sensation sous ses pieds. Ferme les yeux. Essaie de la décrypter. Il sent bien l’émail, chaud et doux. Mais sa peau n’est pas en contact directe. Quelque chose fait comme un joint. Une légère pellicule, semble t’il.
Un fluide. Il regarde l’émail, y passe son doigt. Il y bien quelque chose, qui se dissout avec l’eau, mais qui colle sur sa peau. Ça doit être ça.
De la crasse ?

Depuis combien de temps est-il seul ? Depuis combien de temps n’a-t-il pas laissé une femme s’occuper de son intérieur ? Plus clairement, depuis quand personne n’a lavé cette douche ? La vérité éclaire soudainement sa conscience, répand ses rayons sur la situation.
Peut être un mois, deux, trois même. Un laps de temps, en tout cas, qui doit permettre à la crasse de s’accumuler, de se mélanger à la mousse du savon, aux gels douche et shampoings divers, aux peaux mortes, à la poussière, aux remontées d’égouts, enfin à toutes sortes de choses, et de constituer ce genre de colle, particulièrement efficace.
Efficace mais qui peut être dissoute.

Il prend le savon et commence à badigeonner le contour de ses pieds, puis fait couler de l’eau chaude. Lentement, essaie de passer un doigt sous la voûte plantaire. Rince abondamment, lentement. Essaie encore de passer un doigt. N’y arrive toujours pas, rien ne bouge. Visage qui se ferme.

Reprend le savon, savonne une nouvelle fois, plus longtemps, ses pieds sont pleins de crème blanche. L’eau qui coule est bouillante à présent. De la vapeur se dépose instantanément sur le miroir, sur son front, il transpire à grosses gouttes. La vapeur remplit la pièce. La chaleur devient étouffante. Respiration plus difficile. L’eau brûlante éclabousse ses jambes. Il rapproche le pommeau de ses pieds. Le colle tout contre. Serre les dents, paupières contractées, l’eau brûle sa peau. Il passe le jet, lentement, la sensation s’atténue, mais quand son regard retourne à ses pieds, ils sont rouges vifs. Il continue lentement, de rincer le dessous de ses pieds avec le jet fumant.

Trois longues minutes, pour être bien sûr que ça marche.
Puis décolle le jet et coupe l’eau.
La brûlure plante ses dents dans la chaire tendre écarlate. Il attend un peu, se laisse aller en arrière. Souffle. Puis tente de lever un pied.
Souffle longuement quand il n’obtient aucun résultat.
Essaie plus fort. Rien. Essaie de passer un doigt.
Rien.
Rien.
Long moment de réflexion sur fond de brûlure légère.

Froncement de sourcils.



Il étend son corps hors de la cabine. Tend les bras jusqu’au placard, en ouvre les portes. Puis du bout des doigts, attrape une bouteille de plastique, blanche et verte, la fait glisser sur le sol et la tire à lui. Il se redresse, reprend une position confortable sur le rebord, et débouche la bouteille.
L’odeur d’eau de javel pénètre instantanément ses sinus.
Il penche la bouteille, en verse un peu, puis beaucoup plus. Bouche la bonde. En vide finalement la moitié, jusqu’à ce que ses pieds baignent dans le liquide trouble. L’odeur de fait plus forte. Entêtante. Il sent les veines de ses tempes gonfler et cogner. Ses yeux le brûlent. Le centre de son cerveau pulse, naissance d’une douleur sourde qui imbibe progressivement chaque fibre nerveuse à l’intérieur de sa boîte crânienne. Sent les os de sa tête. Lourds, qui raclent les uns contre les autres.
Son estomac se contracte.
Envie de vomir.
Selon son plan, il doit attendre que l’eau de javel fasse son œuvre. Qu’elle dissolve la matière qui le retient prisonnier dans sa douche. Alors il endure les vagues de vapeur chaude et odorante. Lève la tête, respire par la bouche, mais elles rentrent dans ses poumons et enflamment sa poitrine et son crâne.
Quand l’odeur devient trop virulente, il retient sa respiration, débouche le fond du bac et rince le tout. A l’eau glacée, pour calmer la douleur de sa peau brûlée, que l’eau de javel a encore plus entamée.
Chaire rouge vif et gonflée.

L’eau s’écoule, emporte la javel dans les égouts. L’odeur disparaît lentement. L’atmosphère reste lourde. La douleur aigue derrière son front.

Il se lève. Persuadé que ses pieds sont libérés. Mais au moment de faire un geste, ses membres inférieurs se tordent sans parvenir à s’arracher du bac.

La crasse a résisté. Elle le tient toujours collé au sol. Mais maintenant, la douleur travaille son corps.
Une veine pleine de sang bat douloureusement au coeur de son cerveau.
L’odeur de javel ronge ses sinus. Douleur qui remonte des ses pieds. Brûlure.
Rage qui l’aveugle. Impuissance.
Attrape ses chevilles, tire de toutes ses forces. La veine bat plus fort au centre de son crâne, lourde, gonfle. Comme sur le point d’éclater. Se relâche et glisse au fond du bac. Lève les yeux au ciel. Son retard est maintenant énorme. Mais bizarrement, dérisoire face à la situation. Il lâche un soupir profond. Poitrine lourde. Sentiments de lassitude et de colère. Bras ballants sur ses cuisses.
- Putain, mais qu’est ce qu’il se passe…

Il fixe ses pieds. Secoue la tête. Sent la veine bouger, légèrement. Douleur vive. Paupières qui se crispent. Trouver une solution pour sortir et aller au boulot.
Il sent les efforts peser sur ses nerfs. Le fatiguer. L’irriter à en pleurer.
Aller au boulot…La phrase perd de son sens, s’efface, et ne reste que « trouver une solution pour sortir ». Il doit être onze heures maintenant. Et rien n’a bougé. Commence à voir sa situation sous un autre jour. Seul dans une petite pièce de 5 mètres carrés, avec la porte fermée, nu, coincé, collé au fond du bac comme un insecte sur un bout de papier tue-mouche, dans un immeuble vidé pour au moins 15 jours par les vacances.
Seul et apparemment sans moyen de se décoller.
Sans même comprendre ce qui lui arrive.
Il se prend la tête à deux mains

- Mais c’est pas possible…

Il visualise à l’immeuble vide pendant les vacances. Le mois d’août, les couloirs chauds et déserts, l’escalier silencieux, les portes closes. Il imagine ses cris étouffés par les murs. Son corps qui meurt lentement. Se décompose. Jusqu’à puer suffisamment pour qu’on appelle la police et le sorte de la douche. Mort.

Vertiges. Accélération du rythme cardiaque. Yeux qui s’exorbitent sous l’effet de la panique.

Il reste de l’eau de javel. Il doit pouvoir faire quelque chose avec. Quitte à se mettre mal au crâne pour deux semaines, il doit pouvoir parvenir à en faire passer un peu sous son pied, et comme ça atteindre la crasse.
Il n’a pas le choix.
Il doit trouver comment faire pénétrer l’eau de javel sous le pied. Il doit trouver… Trouver un objet plat et fin. Qui puisse se glisser sous la peau, la soulever.
Son regard parcourt vivement la pièce. Brosse à dent, serviettes, deo en spray, papier toilette, journal, rasoir.
Rasoir.
Lames de rasoir. Fines, plates, aigues.
Coupantes aussi, mais il n’a pas la choix.
Il sort son corps de la cabine, s’allonge en travers du tapis de bain, se tend au maximum et attrape la boîte qui gît au pied du placard. La prend entre son index et son majeur, et la ramène lentement vers lui. Une fois qu’elle dans le creux de sa main, il se relève et reprend sa position sur le rebord.
L’ouvre.
Sort une lame neuve, plate, fine.
Pense à toutes les précautions qu’il va falloir prendre.

Son téléphone sonne dans le salon.
Cœur qui accélère sous l’effet de l’espoir. Mais la sonnerie s’arrête. Deux bip, qui indiquent un message sur le répondeur.
Sûrement Moiro. Rouge de colère. Qui pense à la virer. Mais sûrement pas à venir le chercher. Les mecs comme lui, dans des boulots comme ça, disparaissent tous les jours. Moiro les remplace plus facilement que les machines sur lesquelles ils bossent. Aucune chance de ce côté-là. Il ne viendra pas la sauver.
Le téléphone sonne, et son cœur s’emballe.
Alors il sait qu’il panique, il sait à quel point il a peur. D’être coincé au fond de sa douche.
De crever.



Il prend la lame, et avec son pouce et son index tremblants, pose la pointe à l’intérieure de son pied gauche, sous la voûte plantaire, tout contre la peau ridée. Il pose la pointe, appuie pour quelle soit le plus possible contre l’émail, et qu’il puisse faire levier avec elle, en la faisant glisser. Il la pose avec précaution, pour éviter de se couper.
Et commence à appuyer.
Doucement.
Force légèrement au début, pour la faire avancer. Il la sent avancer légèrement, puis bloquer. Il n’arrive pas à la glisser entre la peau et l’email. Il appuie plus fort, et de son autre main, verse un peu d’eau de javel. Attend pour voir si l’eau pénètre sous le pied.
Mais rien ne se produit.
Il appuie plus fort sur la lame.
L’odeur d’eau de javel relance la veine dans son crâne.
Des larmes enduisent ses yeux. Il serre les dents.
Il appuie plus fort. Son poignet tremble. La rage l’étrangle. Il force plus encore.
La lame ripe sur l’émail humide, et s’enfonce sans peine dans la peau rougie et ramollie par l’eau.
Du sang chaud sur les doigts.
Un milliard d’aiguilles chauffées à blanc plantées dans la plaie quand l’eau de javel entre en contact avec la chair, gémissement écrasé par la gorge serrée.
Plaie de 3 centimètres de long.
Il attrape sa cheville à deux mains, balance vivement, un bourdonnement rauque dans la gorge. Tendons saillants dans le cou.

Rince la plaie à l’eau froide.
Respire lentement.
Regarde ses pieds.
Le liquide rosé qui file vers la bonde.
Son sang.
Comprend lentement quelque chose qui le lui glace.
Se sent au bord des larmes quand l’évidence fait jour.
Son corps vacille sur le rebord du bac comme au bord d’un gouffre.

Comprend qu’il y est parvenu, qu’il a enfin pu dégager son pied, mais sur quelques centimètres de surface seulement.
Là où est la coupure.
La peau est collée sur l’émail, mais le reste de son pied a acquis un peu de liberté. Il peut, au prix de brûlure et de saignements, soulever légèrement la voûte plantaire.

Il a trouvé une solution pour se dégager.

Il reste là à sentir le picotement sous son pied. La chair à vif qui glisse sur la peau collée au sol. Sur quelques centimètres, son pied capable de bouger. Le sang qui s’écoule. Il reste comme ça. A regarder la serviette s’imbiber de rouge.
Silence dans la pièce.
Plaque de plomb rivée derrière le front. Jets acides dans l’estomac. A chaque fois qu’il y pense. Maintenant qu’il sait ça ne sortira plus de sa tête. Depuis cinq heures qu’il est bloqué dans cette douche, malgré ses stratégies, seul un coup de lame sous son pied, donné par inadvertance entre la peau collée et la chair, lui a permis de bouger. La peau ne se décollera pas.
S’il veut sortir, il faudra la laisser là.
Deux grandes semelles de peau sur l’émail.
S’il veut sortir, c’est l’évidence, ça passera par là. S’écorcher vif.
Il ne cherche plus à comprendre pourquoi. Il sait juste qu’il a entrevu une solution.



Il fait jouer la lame entre ses doigts. La regarde accrocher la lumière du néon au dessus du miroir. Fait attention à ne pas se couper les doigts. Son pied ne fait plus mal, mais de temps à autre, il le bouge légèrement, sent en même temps la coupure s’élargir un peu, et son pied se soulever.

Son esprit tourne dans la pièce. Pesant. Revient se poser comme une mouche sur la plaie de son pied, qu’il inspecte en détail. Fouille les lèvres de ses doigts. Essai d’évaluer la douleur. De se la représenter. Jusqu’à quel point serait-elle supportable ?

Des bruits sur le plafond…
Des bruits sourds. Des pas. Peut-être un voisin qui est rentré. Il se redresse. Regarde le plafond. Entend les bruits se reproduire, puis stopper net. Tendu. Retient sa respiration pour ne pas rater le prochain pas.
Dans le silence, il entend son cœur battre au fond des ses oreilles. Son pouls comme un torrent. Bruit épais, crachotements, sang qui frotte contre son tympan.
Il crie :

- Y’a quelqu'un ?

Le plafond reste silencieux.

- Hé ho, s’il vous plaît là haut, y’a quelqu’un ?

Il crie, très fort, imagine qu’en hurlant le son de sa voix va remonter assez haut.

- Au secours ! Venez m’aider ! S’il vous plaît ! Ho putain de merde, vous m’entendez !

Mais le plafond reste silencieux une nouvelle fois. Les fissures courent d’un coin à l’autre, la peinture coquille d’oeuf s’effrite ça et là.

- Au secours, je suis bloqué ! S’il vous plaît aide moi ! Aidez moi !

Rien. Que le court de son sang dans ses oreille, rugissant.
Silence.
Lumière blanche.
Quelle heure est-il ? Pas la moindre idée. Début d’après midi, peut-être. Peut-être moins, peut-être plus tard; il estime qu’il doit être 13 heures. Il commence à avoir faim.
Quelqu'un vient de passer.
Il en est persuadé.
Se résout à attendre que le bruit revienne.
Occupe son esprit excité à compter les fissures dans la peinture.
Estimer leur longueur. S’intéresse de force aux tuyaux, aux joints, à la plomberie en générale. Envisage du bricolage, à droite et au gauche, des trucs à refaire.
Guetter.

Il reste plongé dans le silence. Les pas doivent revenir, il cherche quelque chose, long et dur, pour taper contre le plafond.
De nouveau du bruit au dessus. Met ses mains en cornet autour de sa bouche.

- AU SECOURS !

Aucune réponse. Les pas s’arrêtent, mais reprennent leur marche aussi tôt. Des talons qui claquent, les pas d’une femme au dessus de lui.
Sa voix ne porte pas assez pour traverser les murs, alors il cherche un objet, pour cogner au plafond.
Repère un balai, dans le coin. S’étend hors de la douche, tend ses bras, frôle la tête, essaie de l’agripper, mais ses gestes nerveux brusquent son mouvement, et au moment de s’en saisir du bout des doigts, le manche lui échappe, et tombe sur le sol, à l’opposé.
Il essaie de se détendre plus, mais ne parvient pas à l’attraper.
Hors d’atteinte.
Soupire en traînant sa masse vers la cabine où il habite.
Il a faim.
Au dessus, les pas de nouveau. Arpentant le pièce.
Il hurle, jusqu’à ce que ça gorge le brûle. Que la veine cogne au milieu de son cerveau. Menaçant de péter et d’inonder son cerveau de sang.
Pas de réponse.
Juste une porte qui claque. Des pas dans les escaliers. La lourde porte de l’entrée qui se referme. Silence
Larmes au bord des yeux.
Et la douleur au côté du pied, qui le relance.
Et lui parle tout bas.


La nuit doit être tombé. Il s’est drapé dans une serviette de bain. Il guette un autre bruit. La voisine peut revenir. Il sent le sommeil tourner autour de lui, mais l’angoisse et la faim le tienne à bonne distance. Yeux grands ouverts. Cœur au galop. Panique larvée et gestes brusques, nerfs trop à vifs.

A côté de la douche, il a rapproché la poubelle d’où s’élève une chaude odeur de merde.

Sa plaie ne cesse de saigner, parce qu’il n’arrête pas de bouger son pied. Ce qui excite un espoir morbide en lui, de plus en plus. Il pense aux lames de rasoir, à la façon de les aiguiser. Se motive lentement en en visualisant son corps inerte et bleu, ses yeux secs et sa bouche ouverte, à moitié tiré de la cabine comme une baleine morte, échoué et pourrissant sur le tapis de la salle de bain.

Il guette un autre bruit.
Fait tourner la lame entre ses doigts. Et commence à examiner de plus près la plaie dans son pied, sa profondeur, sa situation.
La tendresse de sa peau et de sa chair à cet endroit.
Attrape des analgésiques, de l’alcool à 90, du désinfectant dans le placard. Les pose à côté du bac. A portée de main.
De quoi opérer avec un minimum de confort.
Attend. Commence à espérer le sommeil. Pour repousser un peu. Sans savoir l’heure. Pique du nez.
Les yeux se ferment.
Son corps s’affaisse.

¤¤¤

Des bruits dans le salon, qui le réveille. Des voix. Une discussion, assez vive. Un ton sérieux, concerné.
De la vie, deux ou trois personnes qui s’interpellent.
Quelqu'un est venu…
Moiro, ou la voisine, ont appelé des secours.
Ils sont là, à côté.
Sa poitrine se gonfle d’exaltation.
Putain, heureusement qu’il n’a rien fait !
On l’a entendu ! Ils le cherchent, sont entrés chez lui.
Ils vont arriver dans quelques secondes. Le sortir de là. Le tirer de cette putain de douche. Trouver un moyen de décoller ses pieds sans utiliser de lames de rasoir.
Mon dieu merci, merci…
Il les appelle

- Ici, ici, je suis là !

Les voix sont graves. Les sauveteurs parlent fort. Ils ne l’entendent pas. Il crie plus fort.

- Hé ho ! j’suis là, dans la salle de bain !

Les voix poursuivent. Ce qui le surprend inconsciemment, c’est qu’il n’entend pas de bruits de pas. Et les voix ne bougent pas à travers l’espace, depuis le début, elles semblent provenir du même point. Mais il continue d’appeler. Ils vont arriver.
Merci mon dieu.
Laisse tomber la lame.

- Je suis là ! C’est ouvert ! Hé ho !

Il entend de la musique…
De la musique derrière les voix. Ils ont mis de la musique ?
Puis plus que de la musique. Et un jingle.
La radio.
Il est 6h15. C’est son réveil qui sonne.
Il n’y a personne à côté.




Il enfourne les analgésiques, se remplit la bouche d’eau avec le pommeau.
Débouche l’alcool à 90. Inspire. La tête qui tourne, mal de crâne s’intensifie, puis lentement, s’atténue.
La veine palpite paisiblement sous la calotte crânienne, lourde et perlée de sang. Il se sent partir un peu sous les vapeurs. Passe son doigt dans la plaie à son pied. Envisage son épaisseur pour passer juste sous la peau sans entamer la chair. Tient une lame dans sa main tremblante.
Il serre une serviette entre ses dents.
Des larmes jaillissent quand il sent la lame pénétrer dans la peau, et avancer en dépit de la douleur, le long de son pied. Ses doigts tremblent sous le liquide tiède, mais il tient bon, et n’arrête que quand il estime que l’entaille a atteint 10 centimètres. Retire la lame, applique immédiatement du désinfectant, aspire une large bouffée d’alcool à 90, ferme les yeux très fort. Sa voûte plantaire est en feu.
Mais il sent son pied qui se décolle un peu. Se penche et regarde.
Le bac est rouge de sang.
Il rince longuement, applique une serviette contre la plaie. S’apprête à poursuivre. Souffle plusieurs fois, très fort, puis sa main se dirige de nouveau vers le pied.
Tendons saillants. Dents qui grincent. Yeux qui se révulsent. Long bourdonnement de rage qui remplit l’air.
La lame avance le long du pied, remonte lentement vers le talon. Il ne s’arrête pas. Le bac est plein de sang, il laisse l’eau couler pour diluer. Douleur blanche qui explose depuis son pied, ricoche partout dans son corps et lui crame les yeux. Cordes vocales qui crissent. Gorge serrée.
Il a le souffle coupé par la douleur.
Ne se remet à respirer que quand il arrête de tailler et se redresse.
Haletant.
Au bord de l’évanouissement.
Aspire de grandes bouffées d’alcool. Mixer à l’intérieur de son crâne.
Puis il regarde. Le pied est bien entaillé, il peut le soulever un peu. La plaie est profonde d’un centimètre peut être un et demi. Il applique le désinfectant. La plaie pulse sourdement, bouillante. Il passe son doigt à l’intérieur.
S’effondre quand il prend conscience de ce qui lui reste à tailler.
Rien que pour ce pied.
Ecrasé sur l’émail.
Plus de marche en arrière possible.
Sanglots de panique.

¤¤¤

Allers-retours de la main vers le pied gauche.
De la bouteille d’alcool à 90 vers la bouche.
Grandes rasades qui brûlent la gorge. Du vomi qui coule le long des cuisses, épaissit le liquide rouge au fond du bac.

Un bourdonnement plane au dessus de la masse de chair qui frissonne au fond du bac de douche. Amas de peau molle imbibée d’eau glacée qui semble couler comme de la crème épaisse sur les muscles. Un bourdonnement sourd et intense. Le corps se déforme et râle de lassitude.
Un bras se déploie hors de la cabine, et retombe avec un bruit mat de coton mouillé sur le tapis de douche. Une tâche rouge s’élargie sous la main. Entre les doigts qui dégouttent de sang est coincée la lame de rasoir.
Du temps passe, bruit d’eau qui coule faiblement derrière le bourdonnement.
Du fond de la cabine de douche, le corps cesse de trembler et s’agite. Bouge avec plus de force. Met de la coordination dans ses mouvements, semble s’organiser. Une volonté se manifeste sous la couche de peau laiteuse. Et un buste blafard s’élève, appuyé sur deux bras pour résister à la pesanteur, surmonté d’une tête brune, aux yeux creusés et rouges, des lèvres violettes et boursouflées, dodelinant, comme ivre. La gorge vibre, et le bourdonnement se fait plus net. Les lèvres s’écartent, les yeux se ferment, et le râle imprègne progressivement l’air de douleur et de frustration. Puis le bourdonnement s’éteint, et les lèvres se mettent en mouvement.

- Putain…

Les jambes bougent, une posée sur l’émail, l’autre levée, le pied gauche en l’air qui pisse le sang.

- Putain j’veux pas crever comme ça…

La tête balance de droite à gauche, comme si le cou ne pouvait la soutenir. Puis la main se met en œuvre, qui porte la lame de rasoir vers le pied droit nu posé à plat au fond. Le visage grimace d’appréhension, et la lame tente d’entrer dans la chair déjà entaillée sur dix centimètres le long du pied, avec deux ou trois centimètres de profondeur. Quand la lame effleure la chaire rose vif, les yeux sortent du crâne, les lèvre se retroussent sur les gencives et les dents se serrent avec violence, la peau fine sur les tendons du cou comme sur des cordes prêtes à péter. Les doigts serrent en convulsant la lame, essaient de la faire pénétrer dans le pied, mais sans force, ils lâchent. Elle tombe dans l’eau et, doucement se pose sur le fond, au ralenti, comme une plume sur l’émail blanc.
Le corps retombe, la cage thoracique se soulève et s’abaisse violemment, puis le rythme s’affole et les mouvements se désynchronisent. Des spasmes agitent les côtes. Des sanglots.

- Putain, j’veux pas crever comme ça…







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