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Je m'appartiens ...
Publié le 04/03/2007 par Buzzmix
La route est longue et sinueuse jusqu’à la butte. Elle fend des champs silencieux sous un ciel statique. Seuls sonnent le cliquetis de la chaîne et le bruit du vent dans les rayons.




Je m’appartiens











La route est longue et sinueuse jusqu’à la butte. Elle fend des champs silencieux sous un ciel statique. Seuls sonnent le cliquetis de la chaîne et le bruit du vent dans les rayons. J’appuie des toutes mes forces sur les pédales, serre le guidon, cuisses brûlantes. Le vent me repousse en arrière. Ciel immense au dessus de moi, au loin l’église, enfoncée profondément dans le cimetière et surplombant la plaine, les quelques buissons, les bouquets d’arbres, les silhouettes noires et décharnées de miradors.



Au bout d’un quart d’heure, j’atteins un petit bois givré, où une dizaine de maisons s’égrènent au bord de la route. Les arbres me protègent du vent, avancer devient plus facile, j’augmente sans effort ma vitesse grâce à une légère pente. Je ne pédale plus que par instants. Les maisons défilent. Fermées. Il y a des voitures garées sur le bord de la route, le long des murets, de la fumée sort des cheminées. Le silence est intense. Seuls les arbres agitent l’air en frissonnant.



Je devine la butte, à l’ouest. Derrière les aulnes. Il ne me reste plus que de deux heures, après il fera nuit. La température va encore chuter. Les miradors s’allumeront, la nuit sera fouillée par de grands doigts de lumière blanche. Il faudra rentrer en douce. J’accélère encore, prend plus de vitesse, l’air froid rempli mes poumons.



La couche de nuage crève. Une lumière jaune pâle et froide se déverse sur le paysage. Du métal liquide étincelle au fond des fossés. L’herbe est dure, claire, scintillante.



A la sortie du bosquet, dès le premier virage, le vent me cogne en pleine poitrine et attaque la peau de mes joues. Coup d’arrêt, effort violent, je me met en danseuse, me plie en deux, lutte dans les bourrasques pour continuer droit. Je dérive au milieu de la route. Des larmes coulent sur mes joues. Chaudes. Poisseuses. Ma vue se brouille, le trou dans les nuages à prit tout le ciel, je serre les dents, j’avance, le clocher émerge ruisselant de lumière, à un kilomètre environ, surplombant la route et la silhouette d’un bâtiment de ferme qu’elle contourne, sorte de long rectangle de métal gris, toit pentu, longé par un chemin qui s’enfonce dans les champs, et contre lequel sont garés deux tracteurs. De l’autre côté de la route, en face du bâtiment, un mirador habité par des ombres.



Le bâtiment est ouvert. Je sens l’odeur chaude de paille, de merde et de peau animale enrichir le vent. A quelques centaines de mètres devant moi, un homme sort du bâtiment, pas leste, souple, bottes de caoutchouc et combinaison bleue, il tient un bâton qu’il fait claquer sur l’asphalte. Il se poste en bas du mirador et salue les deux. Ils échangent un peu avant qu’il ne retourne vers l’ouverture, large et sombre d’où sortent les bêtes. Je me fais la réflexion qu’il faut que je fasse attention quand je passerai devant. J’hésite même à bifurquer sur un chemin à droite, pour couper à travers le champ et éviter la ferme. Finalement je continue. Le vent se calme par moment, je peux accélérer. La campagne est pleine d’un feu glacé. L’air est chargé par l’odeur des bêtes. Je ne suis plus qu’à 50 mètres de la ferme. Il se tient sur le côté du troupeau, son bâton tournoie dans l’air.



Ils marchent en file indienne, enchaînés. Leurs pieds nus claquent sur l’asphalte gelé. Il y a des femmes cette fois, et tous sont rasés. Sales. Leurs corps nus sont tachés de croûtes marron mais leurs muscles ont l’air ferme. Ils sont en bonne santé. Se tiennent courbés, fixent le sol, grommellent, tournent la tête de droite à gauche, inquiets. Soufflent de longs panaches de vapeurs par les narines. Grelottent en se serrant les uns aux autres. Le troupeau occupe toute la route, je m’arrête. Pose un pied à terre. Fixe, comme presque tous les jours, le troupeau qui passe pour se rendre au lac où on les lave avant la nuit. J’en conclus qu’il est 16h30. La lumière vive s’apaise. Une note de rouge se répand. J’ai envie de lever les yeux vers le mirador, mais je sais qu’il ne faut pas. Je vois les points rouges des faisceaux lasers parcourir le troupeau. Une balle peut partir à tout moment et faire voler une poitrine indisciplinée en éclat. Je plisse les yeux, tourne quand même légèrement le visage vers le ciel, et j’aperçois les canons de fusils dépasser de la balustrade.



D’un coup, le bruit des chaînes, paisible jusque là, devient frénétique. Je vois le bâton se mettre à tourner dans l’air et s’abattre sur le troupeau. Il frappe, une fois, deux fois, avec violence dans la masse. Bruit mât du bois sur la chair compacte. Mouvements désordonnés, bruits de chaînes, des Nus qui se protègent en couinant, mains devant le visage, guettant plein de panique le chemin des faisceaux rouge sur leur peau, tombent à terre, se recroquevillent. Et une voix, faible, prête de casser, mais qui s’élève quand même depuis la mêlée.



« - Mais je m’appartiens merde, je m’appartiens ! Relâchez moi ! Je m’appartiens ! Qu’est ce que vous aller nous faire, putain ! …Relâchez moi !



Et au milieu des corps qui s’agitent, un seul Nu, debout, titubant sous les coups, le visage plein de sang, tire sur le collier de fer qui lui serre le cou, en hurlant, les yeux divagant de peur et de rage. Il fait face au fermier qui abat son bâton de toutes ses forces sur son crâne sans parvenir à lui faire courber l’échine.



Une détonation, un éclair bref, et un impact dans la chair rose, pluie d’éclats d’os et de sang qui asperge les corps, grouillants de peur sur la route, tordus de panique et de dégoût. Plusieurs Nus font sous eux, odeur d’excréments qui monte dans l’air. Le fermier s’acharne sur le corps avec son bâton, puis distribue les coups sur les autres corps au sol.



Je fixe la scène, bouche entrouverte, tendu. Le fermier me lance un regard sombre et haineux, quand il devine le point lumineux sur sa gorge. Il sent le point s’arrêter, et ses yeux s’élargissent. Il arrête de bouger, regarde vers le mirador. Et j’aperçois un point rouge qui danse sur ma poitrine. Lève les yeux, mis clos. Le soleil fond en plein ciel. L’air est glacé. Du sang partout sur la campagne. Je vois déjà la pluie de balle s’abattre sur nous, nous tuer tous, le troupeau, le fermier, moi. Je sens la brûlure des balles, les os brisés net, la gorge qui se remplit d’un liquide chaud, épais, salé. Quintes de toux et bulles de sang.



Les corps seront évacués et disparaîtrons. Ça arrive souvent. Une voix métallique descend du mirador :



« - Cycliste, rentrez chez vous. Fermier, lavez vos bêtes. Troupeau, restez docile. »





Il se redresse, remercie le mirador, et tire sur les chaînes du troupeau qui se remet en marche. Traînant à sa suite le corps sans tête, toujours attaché.



« - Je vais le laisser attaché avec vous tout le s’maine, comme ça je suis sûr que vous essaierez pas de l’imiter, sales bêtes ! »



Je prends mon vélo, soulève la roue avant, le remet dans le sens inverse. Je repars, la nuit ne va pas tarder.



Le vent se relève, mais cette fois, je l’ai dans le dos.



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