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Décrochage de mâchoires
Delirium trés mince
And i feel fine
Publié le 18/01/2007 par Buzzmix
'... et puis j'ai compris que jusqu'à ce que les os percent ma peau sous l'effet de je ne sais quelle force démoniaque, je tiendrais à la vie. Le froid qui m'a pris à cet instant ne m'a plus jamais lâché... '
*Victoria Reynolds
"Flight of the Reindeer"
... AND I FEEL FINE
Les deux gars sont arrivés au matin, en plein soleil. Il devait être huit heures, parce que quand on avait encore des montres, c’était à huit heures que des rayons de soleil se coinçaient dans les ruines du clocher et nous brûlaient les paupières pour nous tirer du lit. Mais c’était il y a longtemps. Plusieurs mois, peut être. On avait arrêté de compter ça, aussi. On s’en foutait.

Ils sont donc arrivés avec le soleil. L’un d’eux avait les yeux comme sortis du crâne, qui lui donnaient un air ahuri, coincé en pleine panique. L’autre lui mettait des couvertures sur les épaules et lui frottait le dos. C’était peut être son frère, ou son copain. On a jamais su. Il a juste dit de pas s’occuper de lui.

Ils sont arrivés par l’ancienne nationale 10, qui descendait du nord. Leurs visages étaient bouffés par les croûtes. Le premier, celui qui parlait, s’appelait Marc. On a tourné autour du pot une bonne demi heure, comme si de rien n'était, et puis j'ai craqué et je lui ai demandé ce qui se passait là haut. Je voulais savoir ce qu’il restait de Paris. Il a baissé les yeux. J'avais ma réponse. C’était comme partout. Pas de raison que ça s’arrête. Ça finirait comme ça avait commencé.

Je m’étais toujours dit qu'un jour je deviendrais un être rationnel, qui combine les éléments entre eux et se plie aux conclusions, quelles qu’elles soient. Qu'un jour je m'y ferais, à la mort. Tout le monde semblait s'y faire. Mais moi en attendant, je posais des questions.
Les visages défaits autour de moi m'ont définitivement calmé. Des mois que tout le monde traînait son air tranquille, que plus personne n'abordait même le sujet. Et que tout le monde mentait, parce qu'ils étaient tous pâles comme des morts. Ils espéraient encore, chacun de leur côté. Je me suis étonné _ « l'espoir survit à tout », et puis j'ai compris que, jusqu'à ce que les os percent ma peau sous l'effet de je ne sais quelle force démoniaque, je tiendrais à la vie. Le froid qui m'a pris à cet instant ne m'a plus jamais lâché.

Le mec a mangé en silence, s’est choisi un immeuble sur la place et s’est couché. Deux ou trois filles emmenaient le débile dans une chambre. Il était beau, il avait d’énormes mains. Elles passaient leurs langues roses sur leurs lèvres en se pinçant les seins pour faire pointer leurs tétons.

Le soleil continuait de monter péniblement dans un ciel plein de glace pilée. Je suis allé me tremper dans la piscine municipale.



Le soir, on s’est retrouvé autour d’un barbecue. Tout le monde rigolait, buvait des bières, se roulait des pelles. C’était doux. On se serait cru dans un rêve hippie, avec un soleil au ras du sol, couvrant tout de poussière rouge. Marc s’est approché de moi et m’a offert un joint de beuh qu’il avait descendu avec lui. J’ai tiré dessus et j’ai senti les mains d’Alice courir sur mes flancs. Je lui ai passé, et elle a fait basculer sa tête en arrière pour cracher la fumée sur le ciel. J’ai avalé mon Martini et je m’en suis resservi un, ainsi qu'à Marc. Il s'est tourné vers moi.

- Ici non plus, on n’en parle pas ?

- Non, on en parle plus. Ça sert à rien.

- Ouais, c’est sûr.

On fixait ensemble la ville en bas de la colline, endormie, sans un bruit, sans un mouvement de voiture. Les trains assoupis le long des rails comme de gros serpents repus, les maisons ouvertes, les gens partout, dans les rues, les jardins.

- C’est con que ça n’arrive que maintenant.

- Ouais, on se demande pourquoi.

- On s'en fout, maintenant, on va bientôt mourir.

Il s’est tourné vers le sud la main en auvent sur son front. Il avait l'air détaché. Il avait l'air d'en savoir plus. Mon cerveau tournait a plein, je sentais les mots forcer mes lèvres, trop de questions. Je n’ai pas pu me retenir.

- On a essayé de leur parler ? On a négocié ?

Il s’est retourné doucement vers moi, un sourire flottant sur les lèvres.

- Bien sûr que oui.

- Et ça n’a rien fait ?

- Non, ça n’a rien fait. Le mec là bas, qui parle plus, il a fait partie des chauffeurs de la délégation. Tu vois comment il est revenu.

- Qui est ce qui fait ça ?

- J’en sais pas plus que toi. Personne en sait rien. Personne. Mais, apparemment, ils ne parlent pas, ne discutent pas, ils avancent. Ils seront là tôt ou tard. Depuis combien de temps vous attendez ?

- Ça fait trois mois à peu près que l’armée et les flics sont partis, et presque autant que la télé n’émet plus. Et plus un crime depuis oh... trois semaines.

- Et depuis plus rien, comme partout ailleurs.

- Exact, calme plat. Et tout le monde qui vit comme ça…

J’étendais le bras, ma bière glacée dans la main, au dessus de la ville illuminée et ivre, d’où montait de la musique et des rires. Il ajouta en jetant une pierre vers l’hôtel de ville, au fond de la cuvette.

- On s’aperçoit toujours trop tard. C’est comme ça qu’on avance.

Deux ou trois matins plus tard, le-mec-qui-ne-parle-pas s’est réveillé à l’aube et est allé prendre des pots de peinture pour peindre sur la place de la mairie. Il a écrit des dizaines de fois, en rouge, avec une écriture de gamin « on les a réveillé ». Ensuite, il s’est mis à boire du diluant, Marc l’a arrêté et l’a raccompagné jusqu’à sa maison, le tenant dans ses bras, l’aidant à se marcher droit et consolant ses énormes sanglots.

Marc est revenu deux heures plus tard. Je lui ai demandé qui était ce gars, je voulais savoir.

- Je sais pas, je l’ai ramassé sur la route, dans un 4*4 militaire échoué dans un fossé à côté de la voiture du président. Il faisait partie de l’escorte.

- Et qui est ce qu’on a réveillé ?

- Des trucs, sous terre. Une fois il m’a dit que ça datait du tremblement de terre en Asie, en décembre 2004. On m’en avait déjà parlé.

- C’est bizarre qu’on en sache pas plus. La télé aurait dû…

Il se tourna vers moi, les doigts sur sa bouche.

- Chut. Ça ne sert à rien. On ne saura jamais.

Alice était penchée sur une phrase, les mains sur les hanches. Elle observait derrière ses Ray Ban Aviator violettes les inscriptions sur le sol. On commençait à nettoyer, chacun un balais en main. Elle s’est accroupie et a passé la main sur les lettres, intriguée. Je me suis approché et l’air recouvert de mon ombre. Elle a tourné son visage vers moi.

- C’est flippant.

- Sûr. Il est cinglé.

- Il en parle, lui.

- Ça le travaille…

Elle a posé la main sur le sol, à plat sur la dalle maculée de peinture écarlate.

- Moi aussi ça me travaille. J’aimerai savoir pourquoi je vais crever.

Elle a relevé la tête et ses yeux tapis derrière les verres mercurisés se sont perdus dans la foule.

Je me suis penché et j’ai déposé un baiser sur son cou. Elle a passé sa main dans le mien, et s’est aidé pour se relever. Nous sommes partis au bar nous servir deux bières.



Au fil des jours, le ciel se faisait plus noir au nord. Il semblait que la lumière déclinait plus vite, que le soleil ne rayonnait plus tellement. Le mec-qui-ne-parle-pas avait disparu depuis quelques temps, et Marc gardait un silence de plus en plus grave. Il sortait peu, et fréquentait rarement nos soirées qui de toutes façon étaient de plus en plus tendues. On avait fini par ouvrir la salle de perquisition de la police et tout le monde tapait tout ce qu’il pouvait. Le vent chassait irrémédiablement la chaleur des rues, et tout s’évaporait dans l’atmosphère. Sec et gris.

Alice me fit remarquer que les verres tintaient à heures fixes dans le bar. Très légèrement au début. Puis, on a commencé à les entendre plus souvent et plus fort, et tout le monde regardait l’étagère avec des yeux qui s’élargissaient de terreur. Le bar se vida et plus personne n’y restait, on se servait et on partait avec son verre. Seuls Alice et moi restions et faisions l’amour au milieu des bouteilles et des fantômes.

Plusieurs overdoses eurent lieu à quelques jours d’intervalle. Des comas éthyliques. Les médecins en sauvèrent quelques uns, et nous avons enterré le reste. Les gens se mettaient à mourir avec une fréquence soutenue.

Puis Marc est venu me trouver. Il m’a emmené dans le jardin public un jour que le soleil se faisait vaillant suffisamment pour percer la couche de nuages translucides qui enveloppait la ville depuis peut être une semaine.

- Tu y crois à cette histoire de trucs qui sortent de la terre ?

- Non Marc. Enfin…j’en sais rien.

- Non, parce que moi ça me travaille. Peut être qu’on peut trouver un moyen…Je veux dire, si on sait d’où ça vient, on peut se cacher ou…de la terre…je sais pas

- Je sais pas non plus Marc. Ca paraît assez inéluctable, quand même.

Je lui souris, il ne répondit pas. Son sens de l’humour était évaporé.

- Ouais, mais…

- On saura rien tant que ça sera pas là.

Il a posé ses yeux sur l’horizon qui noircissait, comme du verre chauffé par une flamme. Il avait les mâchoires serrées, les mains posées sur les genoux, le dos courbé. De la chair de poule hérissait ses avant bras.


Un matin, le ciel était complètement noir au dessus de la ville. Pas des nuages noirs ou la nuit, non, une couche noire totalement opaque qui obstruait le ciel depuis le nord jusqu’à quelques kilomètres au sud de la ville. Je me suis levé et je suis allé à la fenêtre. Les rues étaient vides. Je sentais le sol vibrer en continu sous mes pieds nus. Les fenêtres se brisaient sous l’effet des vibrations. La grande baie vitrée de la bibliothèque a volé en éclat et s’est répandu dans la rue. Deux ou trois personnes sont passées, suffocantes. Il faisait très chaud. Alice se leva et vint me rejoindre à la fenêtre. Je devinais la direction de son regard derrière ses lunettes.

- Ça y est, on va savoir.

- Ouais, ça y est.

Elle fixait l’horizon. Pas d’éclairs, pas de vent, pas de pluie. Juste cette énorme chape noire sur nos têtes, ces vibrations continues qui allaient s’intensifiant. Et cette aridité de l’air. A chaque respiration, on avait l’impression d’avaler de la poussière.

Elle était belle. En toutes circonstances. Grande et maigre, avec des allures d’oiseau psychédélique. Ses mouvements lui étaient propres, personne ne pouvait se mouvoir aussi étrangement. Des gestes lents et amples, qui donnaient l’illusion de la placidité, mais nerveuse, vibrante, précise, intense. Elle se tourna vers moi en souriant.

- Le plus drôle, c’est de se dire qu’on aura vécu la plus belle période de notre vie alors que l’humanité agonise. On était bien cons de pas le faire avant.

Je me rappelai toutes les fois où elle m’avait embrassé. Je repensais à ses amants. Je repensais aux extases et aux cœurs brisés, aux douleurs sans fond et à toutes les fois où je l’avais retrouvé avec ce sentiment de soulagement, comme si je crevais la surface. Je repensais aux cuites et aux gueules de bois, aux soleils douloureux et aux lunes humides. Elle avait raison.

Les vibrations commençaient à être douloureuses, mes muscles résistaient mal, j’avais des crampes. Je me couchais, mais le mouvement me donnait envie de vomir. Elle me prit par la main et me conduisit dehors.


Nous sommes rentrés dans l’eau ensemble.

Des cris qui commençaient à monter de l’horizon. Elle m’enlaça, et posa ses lèvres contre les miennes. Au milieu des cris, comme des voix énormes, violentes. Et des grondements sourds. La surface de l’eau était troublée en permanence par les vibrations du sol, comme du verre poli. Sa langue caressait doucement la mienne.

Elle me susurra des vers à l’oreille

« Un soir fait de rose et de bleu mystique,
Nous échangerons un éclair unique,
Comme un long sanglot, tout chargé d'adieux; »


Derrière ses lunettes, au dessus de son sourire, ses yeux me fixaient avec tendresse.

C’était la fin du monde, et je me sentais bien.

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