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Delirium trés mince
La foule Autonettoyante
Publié le 13/05/2007 par Buzzmix
... Un bruit d’os, d’articulation déboîtée, et une giclée de sang a arrosé la paroi du métro...








LA FOULE AUTONETTOYANTE


Prix Rock Attitude 2005

Concours de nouvelles organisé par
l'Université François-Rabelais
et Radio Béton 93.6 Mhz








Les branches de platanes fractionnaient la lumière sur le trottoir. Des pigeons picoraient autour de mes chaussures.
Derrière la fenêtre, ma mère me regardait.
Quand mes yeux ont été habitués, je me suis levé, et j’ai marché le long de l’avenue. Lentement. Je suivais mon reflet dans les vitrines.

Ma jambe raide donnait comme un accent anglais à ma démarche. Quand le trottoir s’est arrêté, je me suis arrêté aussi. J’ai rebroussé chemin jusqu’à l’hôtel particulier. J’ai fixé la façade un instant. Les rideaux balançaient derrière la fenêtre du salon.


¤¤¤


La porte a soufflé les bruits de la rue en claquant. Des notes de piano flottaient dans le silence et la poussière. Un air de Chopin. J’ai accroché mon duffle-coat au portemanteau et me suis enfoncé dans le vestibule. Le parquet craquait sous mes pas. La porte du salon était ouverte, ma mère assise face à la cheminée, enfoncée dans un fauteuil bureau de cuir brun, un livre sur les genoux. Elle fixait les pages, ses lunettes à la main. Un peu essoufflée.

- Alors, rassurée ?
Elle leva les yeux vers moi, l’air innocent
- Comment ?
- …que je ne sois pas tombé en miettes sur le trottoir ? Rassurée ?
- Tu as été jusqu’où ?
- Tu as vu jusqu’où j’ai été.
En allumant une Craven A, j’ai fait un geste de la tête vers le gilet qu’elle n’avait pas pu ramasser et qui gisait sous la fenêtre.
- Ca me fait peur. Tu es à peine remis…
- Maman, c’est fini. Le docteur Llandsky te l’a dit, je dois ressortir maintenant. Je suis prêt.
- Mais dix ans de coma, quand même…
Je me suis approché, ai déposé un baiser sur son front. Ses yeux étaient humides, elle tremblait. Son odeur avait changé. Elle n’avait plus ce parfum de femme, intense et entêtant, qui était le sien avant. Maintenant, son corps dégageait une odeur lourde et écoeurante. L’odeur d’un corps qui vieillit.

Le téléphone a sonné. J’ai décroché, la voix de Muriel. Elle était inquiète. Ma mère l’avait appelée à l’université pour lui dire que je m’étais enfui. La vieille femme lisait, rayonnante de candeur. Contente d’elle même. Mon ventre se serra. Je lui ai donné rendez-vous devant la bibliothèque place Maréchal, le lendemain à 14 heures.
Et je lui ai dit de ne plus répondre quand ma mère téléphonait.
Je la sentais à côté de moi. Son angoisse saturait l’atmosphère.

- Tu sais que je vais bien.
Ma mère s’enfonça dans son fauteuil, fixant la cheminée. Ses paupières sombres s’abaissèrent et pesèrent comme une couche de nuages sur son iris. Son front se plissa. Sa bouche prit un pli amer.
- Tu sais que je vais bien et pourtant tu as peur pour moi, tu paniques. Tu refuses que je sorte, et tu appelles Muriel au travail ! Qu’est ce qui se passe, maman ?
Je m’accroupit à côté d’elle.
- C’est à cause des émeutes, c’est ça, de ce qui s’est passé en 2007 ? Est-ce que tu vas finir par me dire ce qui s’est vraiment passé cette année là ?
- C’était un mouvement populaire, une sorte de guerre civile…mais tout est rentré dans l’ordre maintenant. Le pouvoir en est sorti renforcé, et c’est finalement...
- …une bonne chose. Rien d’autre ? Pourquoi tu as si peur, alors ? Qu’est ce qu’il y a dehors ? Pourquoi tu répètes TOUJOURS ça ?
Elle se tu. Son regard fouillait les flammes qui crépitaient dans le silence.
- Tu peux au moins me dire pourquoi tu as interdit à Muriel de m’en parler pendant ses cours?
- Je ne lui ai pas…
- Si, tu lui as interdit.

Avant de sortir avec moi, Muriel m’avait enseigné l’histoire contemporaine. C’était un des professeurs à domicile engagés par ma mère pour assurer ma rééducation. Pendant son cours, elle avait très brièvement évoqué un mouvement social qui avait mal tourné, une révolte réprimée, du sang, pendant presque toute l’année 2007.

Quand j’ai voulu en savoir plus, elle avait évité mes questions. Nous nous sommes rapprochés, et elle a fini par m’avouer qu’elle ne pouvait rien me dire de plus sous peine de se faire virer. Que ma mère la surveillait.
La tête aux cheveux gris se tourna vers moi, pleine de rage, souffla

- Petite salope, elle t’a raconté ça…
- Elle ne m’a rien raconté. Je lui ai tiré les vers du nez, à force de la harceler.
Ma mère tremblait de rage, se tortillait, ses mains agrippaient les pans de son gilet pour les rabattre sur sa poitrine.
- Petite salope…
- Je vais sortir, et je vais même aller à la bibliothèque pour comprendre ce qui te fait peur. Et tout va très bien se passer.

A la lumière des flammes, ses yeux étaient creusés et découvraient des abîmes. Elle avait tout fait pour me reconstruire, engagé médecins et enseignants. Tous ça pour que je marche et que je pense à nouveau. Pourtant l’idée de me voir m’éloigner le long de l’avenue la mortifiait. Malgré son instinct maternel et son amour, elle avait vu quelque chose qui l’avait définitivement gelé. Qui se rejouait dans son crâne. Avec moi.
Elle perdait la raison.

Je suis monté dans ma chambre, suis resté allongé, rêvassant sur mon premier voyage seul depuis plus de dix ans, jusqu’à ce que la fatigue me cloue à un sommeil sans rêve.


¤¤¤


Avant de partir le lendemain matin, j’ai trouvé un mot sur le buffet «Fait attention aux autres ». Je le pliais en deux, le glissais dans ma poche et sortis dans la rue. Mon corps supporta mieux le choc cette fois ci, mais je savais que je ne pourrais pas pour autant aller jusqu’à la place Maréchal à pied. Il fallait que je prenne le métro, face à la gare.

L’avenue était toujours belle, plus belle même, que dans mes souvenirs; peut être était ce l’enthousiasme, elle me semblait immaculée. Quelque chose de différent. Dans l’ensemble. Je mettais ça sur le compte de l’exaltation, de la libération. Mais quand même.... c’était imperceptible mais… il y avait bien quelque chose, un sentiment nouveau qui semblait émaner du tout.

J’observais attentivement le monde. Les gens souriaient. Les corps avaient changé depuis dix ans, ils étaient plus fins, plus musclés, les vêtements étaient beaux, avec des couleurs tendres et des textures veloutées, près du corps. Les mouvements étaient vifs, tout tournait avec fluidité. Je m’extasiais devant le roulement de la vie, le mouvement des foules qui s’amplifiait, se densifiait autour de moi, qui m’enveloppait et me portait à mesure que j’approchais de la gare.

Et le bruit… Un silence feutré. Des bus qui passaient comme des nuages.
Une douceur amniotique.
J’avais beaucoup travaillé mon physique, mais la marche m’essouffla finalement assez vite, et quand je suis arrivé devant le métro, j’ai du m’appuyer pour reprendre mes esprits. Mes yeux se sont portés sur la façade de la gare qui s’élevait vers le ciel. Sa vue m’a immédiatement fasciné. Le bâtiment était énorme, mais il irradiait de douceur : des ovoïdes, des formes de matrices, du verres, des bleus translucides, vitres légèrement rosées, pierres jaune clair, de la craie, de l’inox.

J’ai fait un tour sur moi-même, puis un autre. Des synapses se sont liées dans mon crâne. Et tout m’est apparu, d’un coup, les voitures, les bornes incendie, les sacs à main. Au pied du monument, dans son rayonnement, toutes les formes sur la place, comme issu du même plan, se répondaient entre elles, dialoguaient.

Même les corps semblaient en harmonie avec les immeubles. Je m’accroupi prudemment au milieu du passage, posais la main à plat sur un marche d’escalier. Il devait faire 2° en plein soleil, et ici, à l’ombre, la marche était tiède, et le béton pourpre doux.
C’était ça qui avait changé, qui insufflait ce sentiment de paix, un milliard de détails qui s’imbriquaient et rendaient le monde confortable, féminin, comme un ventre maternel.

J’ai descendu les marches et j’ai acheté une carte de voyage. Je l’ai poinçonné et je me suis posté sur le quai désert. A l’autre bout du quai, il y avait un jeune homme. Même au milieu d’une foule, je n’aurais vu que lui. Son teint était terne, malade. Il tranchait avec l’impression de santé de la foule au dessus. Ses yeux balayaient le quai, et je voyais bien qu’il essayait d’éviter mon regard. Quand le métro arriva, je suis entré dans la rame bondée, et lorsque je me suis assis, je l’ai retrouvé en face de moi.

Il mâchonnait ses lèvres, et évitait mon regard. Je l’écoutais marmonner « Ils vont me sentir, ils vont me sentir putain… ». Il tremblait, presque imperceptiblement. Regardait ses chaussures sales et trouées. Il avait des cheveux noirs bleutés et gras, des croûtes au coin des lèvres. Il dégageait une forte odeur de transpiration, un peu rance, et de déodorant.

Son attitude commençait à attirer les regards, quelques hommes fronçaient les sourcils et levaient le nez en le toisant. Il tremblait plus fort. Au bout de deux stations, il se leva brusquement et s’élança vers la sortie. Alors qu’il allait prendre la porte, un petit homme leva la tête, le retint par sa veste, le serra dans ses bras et le balança à terre.

Le jeune homme avait l’air terrifié, il se mit à gémir, se débattait, ses mains glissaient sur les strapontins et les rambardes du métro, et ses cris furent étouffés lorsque le vieil homme plongea sur lui. Ses ongles raclaient le sol et il donnait des coups de pieds en l’air pour essayer de se dégager. J’étais pétrifié, trop faible pour intervenir, trop terrifié pour ouvrir la bouche. De l’autre bout du wagon sont arrivés en courant quelques passagers, deux hommes et une femme, visiblement alertés par le bruit. J’ai pensé que c’était pour aider le jeune homme à se libérer.

Ils se sont penchés sur les corps, comme s’ils allaient les séparer, mais aucun ne se releva. Les corps se mirent à se tordre sur le sol. Du tas émanait une sorte de gargouillis, des grognements. Les bras et les jambes du mec s’agitaient avec une frénésie épileptique. Puis un bruit d’os, d’articulation déboîtée, et une giclée de sang a arrosée la paroi du métro. Les membres du gamin sont retombés, inertes. Et l’un des hommes s’est relevé.

Il tenait dans ses mains la mâchoire du jeune, qui, comme ses yeux fixes, était anormalement ouverte. En se redressant, il avait dégagé un angle de vue. Je me suis penché, et j’ai vu la femme blonde, assez jeune, fermer les yeux et plonger avec délice ses dents dans la chaire laiteuse de son torse.
La nausée me fit lever la tête, le vomi au bord des lèvres.

Autour de moi, les gens regardaient la scène sans bouger, tout juste quelques paires d’yeux s’allumèrent-elles d’envie. Le corps gisait sur le sol au milieu d’une flaque noire et poisseuse. Je sortis à la station suivante. Le petit homme grisonnant me tint la porte en essuyant avec un kleenex son visage barbouillé de sang.

Je marchais vite avec l’intention d’aller voir la police, mais ne sachant pas où la trouver (je n’avais pas croisé le moindre flic ou contrôleur depuis que j’étais sorti) j’appelais celle qui était, finalement, mon seul recours.
Ma mère me répondit peu de choses, avec une voix posée, presque satisfaite.

« Il faut que tu rentres vite, mon garçon. Ne va pas trouver la police, il n’y en a plus, plus de gendarmes, plus de militaires. C’est la guerre qui leur a fait ça. Elle a été trop dure. Ils sont devenus des animaux. Rentre vite, à pied, évite les transports en commun. C’est comme des bêtes, ils bouffent les plus faibles pour pas qu’ils pèsent sur le troupeau. Et ils sentent la peur, c’est pour ça que je ne t’ai rien dit tout à l’heure, pour ne pas t’effrayer et qu’ils ne t’attaquent pas. Reste calme.»

J’étais au milieu d’un parc public, mon téléphone à l’oreille. Autour de moi, des enfants jouaient et rigolaient. Des femmes parlaient en remettant leurs boucles d’oreille, on mangeait des glaces. Un homme s’assit sur le banc en face de moi, rota et vomit du sang sur le gravier blanc.
Le plus horrible était ce bourdonnement continu. Des mouches. Des millions de mouches qui volaient au dessus des cadavres. Je les voyais à présent, il y en avait partout, étendus dans l’herbe au pied d’un arbre, les pieds dépassant d’un buisson, sous un banc, les yeux et la bouche ouverts.

La sueur ruisselait le long de mes flancs. Je me levai.
J’ai longé les rues les moins pratiquées. A l’ombre. Le long des murs. On commençait à se retourner sur moi. On me sentait. Des groupes d’inconnus m’interpellaient, de loin, me disaient de revenir les voir. Je marchais plus vite. Ca accentuait mon boitillement…ça les excitait. Les bruits accéléraient dans mon dos, en même temps que moi. Se rapprochaient. Trois ou quatre personnes. Qui m’appelaient.

Je n’avais pas le temps de rentrer. J’ai remarqué un vieil immeuble, un commissariat désaffecté. Je m’engouffrais dans le hall monumental, pris l’escalier, trouvai une pièce qui fermait de l’intérieur avec une porte solide. Je me suis couché sur le sol.
J’ai attendu. Silence total. J’ai guetté, allongé dans la poussière, jusqu’au soir. Rien. Aucun bruit. Je suis resté allongé toute la nuit, et tout le jour, en sanglots.



…………………………………………………………………………………………………...




Ce soir, quand les lumières ont commencé à changer, je me suis relevé et depuis, je regarde par la fenêtre. Dehors, sous le ciel rouge, les rues grouillent de monde. Les gens se croisent en souriant, se tiennent les portes.

Les voitures laissent passer les piétons. Les vieilles dames marchent en paix. Mais de temps à autre, des remous se forment sur la surface de la foule, comme des petits tourbillons. Les gestes s’accélèrent, les gens s’agitent comme des insectes, et un corps est absorbé, mâché, puis vomit. Les caniveaux charrient du sang noir.

J’ai attendu et téléphoné à ma mère qui a dit m’avoir envoyé quelqu'un pour m’aider. C’était hier soir. Personne n’est venu. Enfin si, cette nuit, j’ai entendu des pas sur le palier, et un souffle dans la serrure. Quelqu'un a senti mon odeur. J’attends.






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