| Envers et contre tous |
 |
| Le miracle Del Toro |
 |
| Votez VTN! |
 |
| Décrochage de mâchoires |
|
|
 | Delirium trés mince L'avenir appartient ... Publié le 01/07/2008 par Patrice Curt | | Nouvelle présentée (mais recalée) au concours 2008, organisé par le Village du Livre de Cuisery ... et dont le thème était 'Quiproquo' |
|
"L'Avenir appartient ... " |
Mardi 15 février – 9h1O
Péniblement je me réveille, les yeux collés par la fatigue de ma non-existence. Lourdement, je pose un premier pied sur le carrelage gelé. Ça sent le rhume à plein nez. Mettre un tapis en descente de lit. Encore une de nombreuses choses à faire que je prendrais plaisir à différer.
J’ai de plus en plus de mal à me lever. J’ai des crampes à l’envie.
On dit que l’avenir appartient à ceux qui se lèvent tôt, mais la perspective de l’avenir est justement ce qui me tient chevillé au lit.
Au moins le sommeil réduit un peu la durée de mon insignifiante existence.
Je traîne mes journées de chômage comme un boulet. Je collectionne les heures perdues. J’ingère chaque jour de ma vie comme une biscotte de régime sans beurre et sans confiture.
Je tapote, pianote, radote, je baragouine toujours les même laïus , je simule toujours le même enthousiasme, je consulte, furète, scrute, rien n’y fait.
Lettres négatives, hochements de tête compatissants, mains sur épaules, regards gênés. J'ai souvent l'impression qu'il me manque un membre. Mais ça ne me démange même plus.
Je me laisse parfois tenter par l’appoint des petits boulots qui nourrissent le compte faute de mettre du sel dans ma vie. Temporaires, intérim, durée déterminée. Je suis éphémère, transparent et interchangeable. Pas de quoi illuminer un CV, ni une épitaphe.
Ma fiancée, quant à elle, est partie avec mon banquier. Cela expliquait beaucoup de choses. Ses appels persistants à mon domicile, son intérêt compulsif pour les agios de mon amie. Je l’avais soupçonné tout au plus de psychorigidité maladive, d’altruisme mais j'étais loin d'imaginer un pervers agité par le démon de midi. Je ne compte plus les nuits d'insomnie à imaginer ce vieux libidineux crachoter ses bactéries sur elle, en frétillant grassement sur son découvert.
Et puis c'est un bien pour un mal, au moins je ne suis plus un poids pour personne.
Mes seules connexions sociales se réduisent à ma boulangère et à une batterie de bénévoles moelleux de la bibliothèque municipale, pour la 1ere je ne suis qu’une demi baguette, et juste une carte d’inscription au nom de mon ex. Pour la seconde ...
Des heures pleines de vides. Et je me couche la tête lourde. Journée gaspillée. Je pense toujours : «Qu'ai-je fait ? Que vais-je laisser derrière moi?». Et j'ai envie de vomir. Gastro ou crise d'angoisse. Je ne fais même plus la différence.
Mais demain sera un autre jour, tout sera différent d’aujourd’hui, demain je rayerai une à une les besognes sur ma liste «de choses à faire», chaque heure sera différente, une petite bombe de rapidité et d’efficacité. Demain je laisserai une empreinte sur le monde.
Mercredi 16 février – 8h32
Péniblement je me réveille... les yeux collés ... je toussote puis me rendors.
Jeudi 17 février – 9h45
La sonnerie de téléphone vient me sortir de ma torpeur. Ce maudit appareil me fait à chaque fois l'effet d'une alarme, et me met en panique. Le combiné est recouvert d'une fine pellicule de graisse. Je décroche, comme d'habitude mes mains sont moites, l'angoisse me noue d’autant plus l'estomac que ce n’est pas un de ces habituels démarcheurs matinaux.
« Vous êtes bien Cyril Deliège ? Résident au 12 rue Antonin Artaud, ville d’Avray
- Euh ... oui ... mais
- Merci au revoir.
La journée se promet exécrable. Il faudra que je me boucle à double tour, et ne surtout pas sortir aujourd'hui. Avec cette épidémie de grippe guatémaltèque qui traîne au dehors, ça ne va pas me manquer. Il n'y a qu'à décongeler du pain.
Mais à peine ai-je eu le temps de me remettre de cette coûteuse interaction, que la sonnette de la porte tinte de son habituel bruit de taule froissée. Judas. J'observe mon envahisseur à la loupe, grande masse bleutée à la sacoche pendante. Une lettre recommandée ?
«Vous êtes invité à vous présenter vendredi 18 février, 8 heures , aux centre des relations commerciales de «Schollais» entreprise - 10 avenue Dr Faustroll»
Je reste bouche bée. .J’ai pris l’habitude des refus vite expédiés, et pour ma part les rendez-vous d’embauche ressemblent plutôt à une foire aux bestiaux, où je suis le veau anémique.
Mais là, tout ce cérémonial ...
Schollais ? C'est du lacet ça ? Foutrement rien à voir avec le profil de mon curriculum.
Peu importe. Je sors mon déguisement empoussiéré de cadre moyen. Je le parcours de crève-acariens. Puis je mets à jour mes fiches d'entretiens, je potasse mes discours d'usage, préparant quelques formules improvisées, des citations opportunes, de quoi épater humblement la galerie. Prévoir et éclabousser sont les deux atouts indispensables du parfait interlocuteur. Si c'est une femme je mettrai mon masque de gendre idéal, si c'est un homme je parlerai de football.
J'espère qu'ils ne mettent pas la clim' à fond.
|
Vendredi 18 février – 5h35
Levé en hâte. Je suis déjà devant mon café brûlant, je décide de ne mettre qu'un sucre. Il est grand temps de s'affiner. Cette journée sera la mienne. Aujourd'hui, le meilleur, c'est moi!
Note : Faute d'habitude ne pas abuser de la méthode Coué.
Une dernière fois je révise l'anecdote taillée sur mesure pour l'occasion. Ce bel après-midi de juillet qui me vit marquer le but décisif lors du derby local des poussins. Ce jour là mes chaussures de foot étaient ornées de lacets Schollais. Le plus beau souvenir de ma vie.
Il pleut dehors, au revoir mon shampoing hebdomadaire. Je commence à sentir ma gorge se nouer, ma cravate des grands jours râpant mon cou engraissé. Je commence à sentir mon œsophage s'irriter. Il y a une recrudescence de Rhinites allergiques ces jours.
J'allume le moteur endormi de mon vieux Jumper de livraison, prêté gracieusement par «Annonces emploi services», en échange de deux semaines de labeur bénévole. Je pars une heure plus tôt, prévoyant le trafic et les éventuels égarements, mais par chance, tous les passants que je croise m'indiquent au panneau près la direction. Tous, me racontent qu'un membre de leur famille a une place là-bas. Ils épuisent mon heure de battement.
J'arrive enfin. Une enseigne monolithique me pointe l'entrée. Lourde est la porte. Je reprends une bouffée d'air. J'entends que ça brasse à l'intérieur. Une masse bruyante, rien de tel pour me fondre discrètement dans le décor. Mais le seuil passé, le tumulte anonyme s'est changé en un filet de chuchotements, et comme pour malmener mes penchants paranoïaques, les yeux de la salle se braquent sur moi. Le gardien de sécurité vient alors à ma rencontre, d'une voix moelleuse et contrefaite il m'accueille et me guide vers l'abattoir. Je me sens comme un malade en phase terminale.
Comment ne pas s'attendre à un guet-apens, on dresse un tapis rouge à mes pieds alors que je m'attendais à ce qu'on me brasse la muletta sous le nez.
«Voilà c'est ici, le bureau de Monsieur Harpageon, directeur des ressources humaines. Si monsieur veut bien se donner la peine», me lance t-il d'un air contrit.
Je vais prendre la peine... j'ai l'habitude.
J'avance un pied. Je suis happé.
|
«Asseyez vous, vous désirez une boisson chaude ? froide ? un cigare ? une ligne de coke ?
- Euh ... va pour un café
- En plein Sevrage ! Je prends note, un point pour vous.
Il lâche un petit sourire de coin puis griffonne subrepticement sur son carnet. Je suis donc bien inspecté. Par un boute-en-train de surcroît. Placer mon discours sur le mode esprit et humour.
«Sans vouloir me montrer désobligeant, pourrais-je savoir pourquoi vous m'avez contacté ? J'avoue manquer de détails ... Et puis être accueilli en grande pompe par une grande marque de lacets, c'est ironique non ?» Et voilà une belle formule placée avec succès.
Il me fixe. Le regard tuméfié, puis il se replonge dans ses notes en maugréant :
«Lui et ses lubies excentriques de bourgeois blasé !
- Pardon ?! Je euh ...» Une ligne d'improvisation dont je me serais volontiers passé.
«Oui, j'en viens au fait. Voilà il y a de cela 3 jours, Mr Benoît Schollais , grand directeur de la célèbre marque de lacets Schollais, dont la réputation transcende les frontières, lâchait son ultime soupir, et cela après une laborieuse semaine d'agonie. Une malaria cérébrale sous sa forme la plus expéditive.
- Ah oui ! Un Neuropaludisme !
Voilà de quoi éclabousser, je me suis documenté sur le sujet après l'avoir presque attrapé il y a 3 ans.
- Possible, en tout cas il geignait et coûtait excessivement en frais palliatifs.
Sur son lit de mort, il m'a donc chargé de la lourde tâche de retrouver le fils d'un de ses vieux amis afin de le désigner comme son successeur officiel.
En effet, lors d'une de ses soirées à base d'anecdotes clinquantes et de Montecristo cubains, Mr Pierre-Urbain De Liège, boursicoteur miraculeux, vint à évoquer les exceptionnels talents de «dompteur de chiffres» de son fils, qu'il considérait en grande partie comme responsable de son exubérante moisson. Il énuméra pompeusement la collection de diplômes que son fils prenait plaisir à amasser, surchargeant le tout d'anecdotes lénifiantes qui vantaient les mérites de sa progéniture aussi benêtement qu'une brochure publicitaire pour le dernier dentifrice miracle. Il faut croire cependant que cet étalage fat de cirage fit son effet, car vous voilà.
- Pardon ?
- Oui ... Dans ses derniers jours, Mr Schollais réclama son notaire afin de réviser son testament. Comme ultime pirouette, il attribua la place de Directeur Général au petit génie, De Liège junior. Tout d'abord en tant que devoir de mémoire. De Liège père, ayant passé l'arme à gauche quelques jours plus tôt, et ensuite pour rendre sa pérennité à l'entreprise.
Ainsi après avoir lancé une opération d'intensives recherches avec une forte restriction drastique niveau échéance, nous avons découvert que De Liège fils avait disparu de la circulation, il aurait lâchement pris la fuite après avoir causé un sanglant accident de la route.
Nous avons alors recherché toute personne dont le patronyme, l'âge, le physique révélait des similarités avec notre gibier.
A voir vos yeux vitreux de cocaïnomane et votre fourgonnette de maquereau, il semblerait que nos recherches se soient révélés fructueuses.
Maintenant trêve de circonvolutions superfétatoires, je vais vous présenter les locaux, les dossiers en cours, et s'il nous reste du temps, vous pourrez estimer le personnel de plus près.
Depuis déjà une bonne paire de minutes, je me suis embourbé dans son monologue, saoulé par son discours de cadre, cadencé comme une mitraillette. Et je le suis à travers les couloirs, je suis emporté je suis assommé, étourdi comme un lapin pris dans les phares d'une voiture.
Et il m'assomme de chiffres, de charabia, de dossiers massifs, il débite sans se soucier de moi, il ne voit pas que je suis ailleurs, à fixer ces murs gris et lisses, à zieuter son visage couvert d'eczéma. Et je le suis à la laisse, comme un chien accroché à un rouleau compresseur, dans son parcours expédié et millimétré.
«Voici l'atelier, je vous laisse prendre un bain de foule, ça leur fait du bien à eux. Mais rassurez vous l'employé de sécurité n'est pas loin»
Le coup de grâce. Je ne me souviens plus comment tout ça a commencé et encore moins comment j'en suis arrivé là. Mais j'y suis. Planté au milieu d'une meute de braves gens. Palpé, secoué, dévisagé, ma bulle a éclaté. On me tapote, me scrute, me baratine. On me transporte, on me parle des familles à faire vivre, des loyers à payer, des études coûteuses des enfants. On exhibe les plaies, on me montre ces murs qui transpirent le labeur. Mes barrières tombées, je vois la vraie souffrance. A travers toutes ces photos de famille placardés sur les casiers, ces poignées de mains fraternelles, je vois le courage, le sacrifice, et au final l'amour, le vrai.
Et puis, comme pour finir de m'achever, il y a cette belle jeune fille, à peine entachée par la moiteur ambiante, qui me parle de son frère myopathe. Je ne peux décrocher de son regard, jusqu'à ce qu'une main me retire à mon rêve, et qu'une voix rêche me glisse à l'oreille :
« L'heure tourne Jean Valjean ! Passons dans mon bureau pour régler quelques broutilles. Il ne faut pas perdre de temps, vous avez seulement le week-end pour redresser l'entreprise »
Il blablate encore et encore, me parle des échéances, des coûts exorbitants de personnel, des charges excessives, du penchant maladif de Schollais pour le jeu, de toutes ces petites choses qui vont pousser l'entreprise à déposer le bilan. Il me parle des primes que je toucherais si « je sauve la maison », et moi je ne pense qu'à une chose, à elle et à ses yeux bleus gonflés de douceur. Là je n'ai plus envie de lui dire non. Je n'ai plus le courage, ni l'envie de lui avouer sa méprise, que je ne suis qu'un Deliège en un morceau. A partir de maintenant je serais SON De liège. Un messie à particule ! Le zorro du bénéfice !
|
Vendredi 18 février – 14h12
J'ouvre la porte de mon appartement, et tout me semble différent, plus grand. Un instant je me sens écrasé, et lorsque je repense à leurs pupilles pleines d'espoir, à leur mains moites mais chaleureuses, à cette sueur qui fait leur vie, je me sens plus fort. Pour la première fois de ma vie je suis investi de confiance, ils m'ont donné un peu de leur vie, et je veux me montrer à la hauteur.
Je cours retrouver mon comptoir de bibliothèque, et repars les bras chargés de livres de comptabilité, de gestion, ainsi que tout ce que je peux trouver sur le petit monde de l'entreprise. J'ai deux jours et deux nuits pour changer ma vie et en sauver une centaine.
Je charge la cafetière, arme mes critériums et prépare quelques munitions d'Amoxicilline pour ma sinusite.
C'est une guerre que je vais mener. Un combat face à face avec mes propres limites. J'ai deux jours pour aller au bout de moi-même et j'en ressortirai la tête haute.
Je me plonge sans retenue dans mes manuels, et des kyrielles d'idées germent dans mon cerveau en ébullition.
Le premier jour, je créerai le département «Loisirs et émancipation». Il sera proposé à tous les employés, des séances de varape, de paintball, de karaoké, et légion d'autres activités.
C'était une évidence, il fallait commencer par resserrer les liens entre les employés, redonner son importance à l'Homme. Au second jour, je créerai...
Il y a comme une impression de déjà vu, un goût de nostalgie dans ces récents sentiments d'exaltation. Et je me revois enfant, bercé par les harangues de mon père, farouche syndicaliste, aboyeur, militant, toujours prêt à défendre la veuve et l'orphelin.
Il serait certainement fier de voir ses élans chevaleresques transmis en mon héritage génétique.
Mais ce n'est plus le temps des divagations, c'est comme si mes neurones avaient hiberné en attendant ce moment. Quant on a la volonté on peut gravir des montagnes et je jure que bientôt un étendard d'espérance flottera fièrement aux sommets !
Mardi 22 mars - 6h57
Péniblement je me réveille, les paupières collées par la chlorose. Lourdement, je pose un premier pied sur la pierre froide. Je traîne péniblement mon corps exsangue vers la porte. Il est 7 heures tapantes, c'est l'heure du bulletin d'informations.
«Mesdames, messieurs, bonjour. Pour commencer, des nouvelles des entreprises Schollais, qui comme nous l'évoquions ces derniers jours était en passe de déposer le bilan. Et bien, l'affaire a récemment connu un étonnant retournement de situation. En effet, son actuel dirigeant, Cyril Deliège, vient d'être écroué, coupable de faux, usage de faux, et usurpation d'identité. La fermeture irrémédiable de l'entreprise aura pour conséquence la suppression d'un millier d'emplois et l'affaissement économique de toute une région. Nous développerons plus amplement cette affaire au cours de ce journal »
Et moi qui voulait bien faire ...
J'aurais mieux fait de rester couché.
|
|
|
| Votez canard! |
|
|