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Encres sur toile
Martyrs
Publié le 22/09/2008 par Xavier Chanoine
Petite bombe déclarée, l'abrasif Martyrs fait couler son lot d'encre et de larmes





"Martyrs"

de Pascal Laugier




Parler de "Martyrs" c'est évoquer sa genèse, sa post-prod' acharnée (des mois de montage selon les dires) et son aspect sulfureux qui ont déclenché les foudres des commissions de censure. "Martyrs" est considéré comme un film dangereux.


La commission a revu son jugement suite à l'appel -légitime- de Laugier et sa bande, finito l'interdiction aux mineurs mais place au bandeau préventif en bas d'affiche disant clairement qu'une actrice subit des sévices durant toute la peloche, et qu'il faut être particulièrement prévenu et distancié pour affronter le renouveau du film de genre et accessoirement d'auteur.



Laugier, génération Starfix, fait partie des auteurs indéniablement compétents (bien plus que son mentor Gans) qui ont compris que le cinéma de genre n'est pas le sous-genre que les familles cathos aiment tant évoquer.

Mal réputé en France, il suffit de voir les idioties aberrantes d'un Headline, Valette, ou l'adaptation d'un pur fanboy qui aura fait son "Silent Hill" (de l'autre côté, Aja est passé de Besson à Craven pour continuer dans le cinéma de genre, chapeau) et qui aura pris son pied.

Le spectateur, Gans s'en contrefout.


Laugier fait partie de cette génération cinéphilique prête à se palucher sur du "Maniac", "Massacre à la tronçonneuse" et autres "Zombie", on les comprendra aisément.

Le cinéma de Laugier est bien moins référentiel avec Martyrs qu'il ne l'était avec "Saint-Ange", correctement exécuté mais méchamment scolaire.











Optant pour un récit en deux étapes (trois si l'on compte l'hallucinante chasse à l'homme en début de métrage), le cinéaste crée l'antithèse parfaite d'un "Saint-Ange".

D'où la versatilité absolue d'un metteur en scène revenu de deux ans de dépression professionnelle, "Martyrs" éclate les tripes parce que c'est simplement zéro second degré.

On ne prend même pas "Martyrs" au premier degré, fut-il nécessaire d'inventer le zéro degré.


Narration faite de flash-back courts et aveuglants comme le flash mal réglé d'un Kodak à l'ancienne, le film mêle adroitement fantastique et thriller psycho dans le pur esprit bis du premier survival du coin : Jampanoï (ici, Lucie), navrante relève d'une Marceau de sitcom illumine ici le film parce qu'elle est enfin bien dirigée (depuis son dernier rôle dans La Vallée des fleurs, farce mongole cucul la praloche, on pensait au pire) et parce qu'elle croit davantage en son personnage qu'en celui de Laeticia dans Sous le soleil à titre d'exemple.



Pour faire dans l'extrême.
Meurtrie à jamais par la sueur et la douleur d'une séquestration gratuite menée par une bande de petits bourgeois façon Allemagne nazie il y a de ça quinze ans, la belle a beau subir des années de soins, rien n'y fait, elle est encore habitée par le fantôme d'une ancienne séquestrée qu'elle laissa prisonnière de ses chaînes.

Depuis, la captive sous une apparence de créature difforme, la poursuit pour qu'elle retrouve les bourreaux et leur fasse passer un sale quart d'heure.



Dans le genre survival typé exploitation vengeance, "Martyrs" part fort et démonte la gueule en l'espace de 20 minutes climax à elles seules. Ne soyons pas radins, on en trouve bien 3, des climax.

De la folie pour les geeks qui ont grandi devant les ersatz des bobines d'exploitation rape and revenge dégueulasses venant d'Allemagne ou du Texas profond, Laugier redonne enfin du corps à un genre rendu potache par trois tâcherons qui se rêvaient cinéastes.










Uwe Boll est ce qu'il est, mais il ne fait chier personne avec ses adaptations de jeux vidéo.

Il s'y cantonne, reste navrant mais ne cherche pas le propos politique foireux ou l'à-côté social pour donner un esprit d'auteur à une bouillie clippesque (Noé, digne représentant du film poseur et provocateur). Laugier a le sens du cadre, contrairement à bon nombre de ses auteurs - mentors.



Superbe grain pellicule, alternance des textures (maison typée bourgeoise de province avec comme sous-sol un vrai centre d'expériences interdites entièrement en métal), enchaînement de séquences visuellement marquantes (la représentation de l'au-delà est à des années-lumière d'un Fulci, côtoie vaguement le surestimé Aronofsky mais illumine de son parti pris formel évident qui n'a pas peur du SFX numérique), parfois éprouvantes comme juste insoutenables.




La seconde partie, intolérable et empreinte d'une haine sans commune mesure balancée sur une jeune fille qui n'a rien demandé, change du tout au tout rayon formalisme : chaque séquence est un métronome, une minute de barbarie, d'état des lieux et un fondu noir.

Bis repetitae pendant une éternité empêchant le spectateur de reprendre son souffle, éreinté face à une nana qui ferait passer la Sigourney Weaver d'"Alien 3" pour une mannequin.


En cela, les maquillages du regretté et redoutable Lestang font des merveilles sur toute la ligne : matériaux, textures, apparences, abondance d'effets gores qui ne tombent pas pour autant dans le grand guignolesque.

Le spectateur venu chercher son morceau de barbaque peut repartir tranquille, il aura passé un grand moment de terreur viscérale.

Due à quoi ? A des vieillards désireux de capturer et de martyriser des jeunes filles pour savoir ce qu'il y a après la mort.

Des vieillards qu'on croirait sortis tout droit du Salo ou les 120 journées de Sodome de Pasolini, tous fiers et maniérés devant un événement sans commune mesure, faisant d'une cérémonie gentiment mortuaire une attraction privée.




Autre chose de sympathique, Laugier évite de laisser trop de place aux répliques des bourreaux qui justifient par A+B les sévices qu'ils infligent à celles qui croiseraient leur chemin : on flirte avec le nanar involontaire, heureusement avortée au bon moment.
Une fois de plus, l'opposé d'un "Saint-Ange" bavard et esthétisé.












Il évite aussi de se servir d'un contexte social "victime" qu'un Gens aura torché pour justifier son Frontières : ici, la parabole du riche blanc contre la beurette des quartiers n'est pas à l'ordre du jour, Laugier sublime une Morjana Alaoui et ne se sert pas de son statut de fille des quartiers tabassée pour véhiculer tel ou tel message.

Du moins on l'espère, ce serait un des rares du système à ne pas tomber dans cette facilité tendance.




Finalement, Martyrs est plus complexe qu'il ne laisse croire.

Très bien, le film est un enchaînement hallucinant de séquences où le corps déguste toutes les cinq minutes (trip SM déglingo chez Jampanoï, misogynie gerbante sur Alaoui), mais un vrai regard d'auteur subsiste chez Laugier, les quelques plans, très courts, sur la verdure sous fond de sifflements d'oiseaux n'est qu'une sale utopie d'un temps.


Sa vision sur les faux-semblants est remarquable (en particulier la famille bourgeoise du début avec comme sujet de conversation l'orientation de leur fils en Fac de droit, pépère), son nihilisme grinçant annihile toute forme de happy-end vaseux malgré des twists toujours pas aussi bien négociés que chez les coréens les plus talentueux, mais on ne lui en voudra pas.

Laugier aura réalisé un film courageux, quasi intègre dans sa démarche, personnel à mort et dieu merci, moins fade que l'échec "Saint-Ange".

Reste qu'il divisera sur son traitement comme chez Park Chan-Wook, sa froideur ne laissera personne indemne.




A défaut des films japonais les plus trash qui sollicitent le plan fixe pour intégrer au sein d'un même cadre toutes les émotions visibles et invisibles des acteurs, belles ou affreuses, Laugier coupe souvent, place sa caméra un peu partout, mais garde cette violence purement frontale qui fait et fera parler de Martyrs pendant un bon bout de temps.








Croquis préparatoires par :
Adrien Morot (gauche) et Meinert Hansen (droite)




..............................................................................................................................................................................................................................................................................TRAILER



Fiche technique
Titre  • "Martyrs" - (2008)
Réalisation  • Pascal Laugier
Casting  • Morjana Alaoui (Anna)
 • Mylène Jampanoï (Lucie)
 • Catherine Bégin (Mademoiselle)
 • Robert Toupin (Le père)
 • Patricia Tulasne (La mère)






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ça fait envie   single_dOt666 le 25/01/2009 à 17:01

Excellente chronique! J'étais un peu méfiant vu que le thème me paraissait plutôt usé mais en te lisant, et au vu du très bon choix de visuels je ne vais pas manquer de le voir.