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"Une rencontre"


de Milan Kundera




Je crains de céder à une certaine forme de colère et d’outrepasser mes fonctions de modeste chroniqueur pour vous parler à la fois d’un livre que j’ai aimé, de ma rencontre avec celui-ci et du climat dans lequel le public français va le recevoir.



Il est rare qu’une chronique se révèle en soi pareille à ce petit tribunal assez libre (pour parler comme Voltaire), toutefois, j’ai l’intime conviction que mes propos peuvent contribuer à une réflexion sur les rapports entre le public et les acteurs de la chaîne du livre ainsi qu’à une clarification quant à la définition de la librairie et les types d’échanges que nous pouvons recenser dans ces lieux en voie de disparition.

En général, il convient de s’effacer derrière le travail de l’auteur.

Je situe ce dernier, trouve une ambiance propice à la prise de connaissance de son travail, et tout en décrivant différentes impressions que m’a laissée une éventuelle lecture, j’ai souvent la décence d’éviter de livrer un avis trop personnel et n’écris guère, par ailleurs, à la première personne.

"Une rencontre", seizième livre et cinquième essai de Milan Kundera


Une exception donc, pour plusieurs raisons dont celles-ci principalement :

1) Le recueil dont il est question n’est pas porté à notre connaissance à n’importe quel moment de l’histoire de la littérature.

2) Il est important qu’un libraire donne son avis sur ce recueil, aujourd’hui, en France.



Le propos :

"Le rideau", "L’insoutenable légèreté de l’être", "La plaisanterie", "L’ignorance" : autant de titres évocateurs, si fréquemment cités et encensés qu’on s’autoriserait, sans avoir pris le temps de les parcourir, à critiquer leur contenu. Qui d’ailleurs n’a pas en mémoire une première de couverture associée à l’une de ces œuvres ?

Leur auteur, illustre, Milan Kundera, n’accorde guère d’interview, un choix qui lui appartient et que j’estime respectable.

J’ai pourtant pu lire, dans un article paru une semaine avant sa sortie en première page du Figaro Littéraire, intitulé en lettre capitale : «KUNDERA, LE DÉSINVOLTE ABSOLU», un papier très correct, qu’il ne m’appartient pas de critiquer si ce n’est cette petite formule dont l’excellent magazine littéraire en question aurait pu à mon sens faire l’économie.



Et puis en voici une autre qui me paraît particulièrement déplacée :

«…son aura de dissident politique, le mystère dont il s’entoure, refusant toute interview depuis des années, finissent par faire de l’ombre à son œuvre… »
.


Le mystère dont il s’entoure... de l’ombre à son œuvre... Qu’est-ce à dire ? Il n’est pas un journaliste littéraire qui ne connaisse la nécessité pour un grand écrivain de rester dans l’ombre. Il n’est pas ici question des guignols que nous voyons s’agiter sur les plateaux de télévision et dont on essaie de nous faire croire qu’ils sont de grands écrivains. Si je comprends bien, nous parlons alors d’une désinvolture qui pourrait bien le rendre méconnu, ce fragile Kundera qui fait la Une du journal avec l’article qui lui est consacré, agrémenté d’un fort bon dossier que nous trouvons en troisième page.

S’agit-il d’une fleur généreuse que lui envoie la rédaction du Figaro, pour la qualité autrefois appréciée de ses services rendus à la littérature ?



Article publié dans le Figaro (19/03/09)

Je ne le crois pas et ne crois encore moins qu’"Une rencontre" nécessite une quelconque charité, mais comprends aisément le désarroi des journalistes astreints à la broderie quand ne s’offre plus guère à leur jugement raffiné que les vagues alternatives d’une «production» d’écrivains essoufflés, quand il ne s’agit pas d’écrivains qu’on souhaiterait voir s’essouffler rapidement, tous si grotesquement «plan médiatisés» qu’on les voit pourtant souvent, sans distinction, escortés de bons mots.

Et notre langue compte tant de bons mots, tant de formules courtisanes que cela doit être tentant, cela s’impose, peut-on imaginer. D’un autre point de vue la satire littéraire n’est pas toujours en reste, j’en conviens et cela je l’approuve. Je crois aussi pouvoir affirmer que nous allons avoir fichtrement besoin de satire littéraire par les temps qui courent.




Afin d’éclairer ce dernier propos, je me propose de vous décrire ce qui conditionne mon point de vue. Celui du libraire, pour une fois !

D’abord, une précision. J’ai découvert l’article en question deux semaines après sa parution. Il me faut vous ramener quelques mois en arrière pour bien vous peindre le contexte dans lequel j’ai découvert ce livre, un contexte que le lecteur sera libre de saisir ou non.

Début du mois de février. Une deuxième vague de romans et d’essais vient s’échouer sur les nouveautés bientôt immergées de notre exceptionnelle rentrée littéraire, polissant peut-être trop les volumes massifs qui feront désormais partie du paysage, engloutissant les autres parmi lesquels se débattent encore un temps des petits oiseaux malades, mazoutés, qu’en tant que libraire on aurait bien voulu préserver encore un temps des malheureux effets de délestages intempestifs. Mais l’édition voit désormais dans la rentabilité à très court terme et le public, dans sa généralité, le grand public donc, se montre de plus en plus féru de nouveautés, de moins en moins regardant sur la qualité des écrits, et, c’est mon opinion, en manque de repère et dépendant d’une critique qui le méprise et le manipule.

L’avantage de cette deuxième salve, c’est qu’elle débarrasse les tables de librairies du goémon malodorant qui les encombre après l’annuel tsunami de septembre. Une bonne chose, partiellement, car cette luzerne des profondeurs finit par causer des nausées et l’air du temps est assez vicieux comme cela.

Un peu plus tard, arrivent au compte-gouttes de petites vagues de productions mensuelles dont celle de fin mars. Quelques jours avant sa parution le 26 mars 2009 une lectrice vient à ma rencontre.

Elle m’apprend la sortie imminente du dernier Kundera. Travaillant pour une chaîne de grande surface culturelle, je ne rencontre bien entendu pas les représentants et mon responsable n’a pas cru important de m’annoncer cette sortie.

Ah, si seulement j’avais suivi la presse littéraire avec plus d’assiduité ! – « Un nouveau Kundera dites-vous ? » et de lui confier rouge de honte que je n’ai parcouru aucun de ses livres. En vérité, j’en ai bien trop entendu parler pour ne pas penser le connaître suffisamment.






Un saut dans ma base de données plus tard, j’annonce sa date de parution imminente, en effet. Son titre ? "Une rencontre".
Un volume que je me fais un devoir d’ajouter à la liste sans fin des incontournables que je crois mériter de lire.

Partant, si je veux pouvoir moi aussi compter au rang de ceux qui ont lu du Kundera, je devrais trouver le moyen de le caser entre "Une odyssée américaine" de Jim Harrison et le dernier Olivier Bleys "Le colonel désaccordé". Deux jours plus tard, le livre m’attend en pile dans la réserve, sur la table de réception des employés de logistique. – "Enchanté monsieur Kundera, Thomas Morat, libraire et humble chroniqueur. Comme je vais bien le lire votre petit dernier, une certitude ! Écoutons un peu la musique étrange qui se dégage de votre écriture et fait tant jaser."

S’il venait à me déplaire, moi qui ne saurait survivre à notre époque sans une certaine dose d’arrogance dégénérée, de cynisme et de perversité, je dirais et j’écrirais que votre succès est surestimé et cela peut me valoir, de nos jours, d’avantage de reconnaissance que si j’avais lu «tout Kundera».

C’est de ce contexte, de cet état de fait, dont il me semble urgent de débattre. Je veux ici parler de l’arrogance ou de la complaisance dont nous faisons preuve face aux différentes productions culturelles, que nous soyons acteurs ou consommateurs, à tous les niveaux de la chaîne du livre.

D’abord une certaine défiance, dirais-je, que je rencontre tous les jours en librairie et que les moins autonomes de nos visiteurs se sentent obligés d’afficher à l’égard de l’écrit. Arrogance qui mutile leurs goûts et l’aide éventuelle que les libraires essaient tant bien que mal de mettre à leur disposition.

Ce type de comportement mène à de fâcheux écueils que j’évoquerai plus bas avec un plaisir relatif, mais constitue en premier lieu un sous-ensemble des symptômes de l’effondrement de l’esprit critique en France.

Je me suis permis d’évoquer quelques aspects du quotidien de la librairie car je demeure persuadé qu’elle est le théâtre où se confrontent non seulement l’offre et la demande, mais encore et fondamentalement un des espaces de transit d’une quantité insoupçonnée de savoirs et de possibilités de perfectionnement, et de renouvellement de la pensée ou des idéologies.
Le fait que la quantité des savoirs demeure de nos jours insoupçonnée relève d’une gravité extrême, et me laisse à penser que les locomotives de l’édition jouent plus que jamais le rôle de l’arbre qui cache la forêt.

Il devient impossible, dans ce cas de figure, de réaliser la quasi infinité des champs d’expériences que recèle la littérature. Impossible alors de prendre conscience de la vacuité de notre expérience isolée au sein de cette dernière. S'ensuit une arrogance systématique vis-à-vis d’une expérience (parcours littéraire) différente. C’est ainsi que pour certains, il y a ceux qui ont lu Raymond Carver et ceux qui ne l’ont pas lu.
Pour d’autres, et c’est là un autre aspect, guère plus inquiétant du même phénomène, il est une catégorie d’élus qui ont lu le dernier Marc Lévy et le reste du monde.
Inutile de vouloir échanger des références avec ces derniers, persuadés qu’ils sont, que leurs références s’imposent.

Kundera nous rapporte, amusé, un différent sans gravité avec une de ses connaissances à propos d’Anatole France. Au fil de la discussion, les protagonistes découvrent qu’ils n’ont pas lu le même Anatole France. Cet exemple est très important. L’un a lu une pièce de théâtre et un roman d’apprentissage, l’autre connaît de lui des titres plus courants. Ils ne parlent pas du même Anatole bien qu’aucun des larrons ne se leurre sur l’identité de l’auteur.



La littérature est vaste. C’est une bonne chose de s’y égarer.

Égaré dans le labyrinthe, il est inutile de se donner des airs, de se choisir un maintien.

On avance, et qu’on en parle plus. Une rencontre représente le genre de livres qui peuvent nous aider à en découdre. Du moins a-t-il le mérite de nous rendre conscient du problème. Et quel problème ?

Où est le problème vous demandez-vous ?
Vous ne voyez toujours pas ?
Nous-y voilà.

Milan Kundera, né le 1er avril 1929 à Brno enTchécoslovaquie.



Pour schématiser, la librairie est un lieu variable –un espace soumis au changement, connaissant un taux de renouvellement des stocks ahurissant (plus de 60 000 nouveautés par an)- et ordonné d’échanges et de stockage d’idées, de créations et d’informations où les champs des connaissances supposées et difficiles à mesurer d’un individu, se confrontent à la diversité d’une offre ponctuelle –variable et de plus en plus mal maîtrisée, pour des raisons de sous-effectif principalement- au sein duquel chacun est libre de puiser une source d’enrichissement, d’épanouissement, et de développement, selon des critères ou affinités socioculturels, moyennant le coût attribué à l’ouvrage par un éditeur sur le marché du livre. J’ajoute que les petits éditeurs et les indépendants y sont généralement sous-représentés or c’est là, je l’accorde, un autre problème mais qui néanmoins concourt à l’homogénéisation de l’offre.

A quel point le lecteur avance masqué ?! Peut-être d’avantage que l’écrivain. Dans ce que nous considérons de manière consensuelle comme un lieu d’échange (je parle toujours de la librairie) le client, le public, à tendance à considérer un produit culturel comme l’outil de différentiation narcissique par excellence. Quand j’écris qu’"il avance masqué", et j’ai écris plus haut qu’il est moins autonome qu’il n’accepte de l’admettre, je signe et affirme qu’il confond souvent sa boîte à outil, son éventail de références, avec une malle de déguisement. Heureusement, pour paraphraser Sartre, à la foire de la culture, on devient cultivé.


Ça commence, par exemple, avec un masque de grand lecteur de Baudelaire de Rimbaud et de Boris Vian durant l’adolescence, puis ça se prolonge avec des idylles avortées avec des Balzac et des Maupassant, chacun peut ensuite enfiler la chemise rouge du spécialiste de la littérature russe parce qu’il a lu "Crimes et châtiments" et "Anna Karénine". Au bal masqué de la culture, avec un simple jean –pas forcément un Levi’s- et un tee-shirt blanc lambda, vous pouvez vous mettre dans la peau du lettré autodidacte et désabusé qui donne dans le roman social, le récit de voyage –américain de préférence-, la littérature noir, la beat génération ou le polar bien couillu qui sent bon la country et l’haleine d’Hemingway (la tenue est livrée avec une guitare, un enregistrement pirate de Johnny Cash, et différents scénarii d’enfances difficiles).

Chacun s’invente d’excellentes excuses –il y en a toujours une- pour ne pas achever les gros volumes de nos classiques français perçus comme fastidieux et obsolètes. « Ça m’est tombé des mains » peut-on entendre ; on cherche encore le responsable ; il court toujours sous une fausse identité et s’exprime dans un paralangage dont il a fait la marque de son prétendu talent. Le coupable bat encore la campagne qui n’a aucune espèce d’intérêt pour la production contemporaine et s’enorgueillit, feint l’érudition parce qu’il parvient à se sustenter dans des librairies indépendantes où il achète des folio classiques ou des Garnier Flammarion d’occasion qu’il peut commander dans n’importe quelle librairie presse.

© Joe Ciardiello

Derrière son loup, la tentation discrète qui consiste à faire passer le maigre éventail de ses connaissances pour l’expression incontournable et quelque peu hors de portée du bon goût demeure impunie.

Et ce que nous pouvions avec fierté appeler notre exception culturelle française, qui doit tout à d’exceptionnels –en effet- et monumentaux romans inspirés du génie mondial, nous a glissé des doigts depuis fort longtemps. Cet héritage ne s’est guère substitué à quelques entertainments américains.


Chacun a épuisé son droit à le mépriser, son droit à le méconnaître. Si je dis que les français ont perdu leur latin, certains d’entre vous ricanent à l’idée que d’autres ne goûteront pas la boutade. Néanmoins, si j’avance qu’ils ont surtout perdu leur ionien, je ne m’adresse plus qu’à des historiens ou à des étudiants en lettres classiques et je ne trouve pas cela normal.

D’une part le désintérêt partiel du public pour les classiques ne signifie rien d’autre que la disparition du fonds dans les librairies. Force est de constater que ce vieux fonds devient l’apanage des librairies en ligne ou des bibliothèques. La librairie n’a de cesse d’être réinventée. Il faut s’adapter et ne pas perdre son temps dans d’ineptes regrets. Kundera, de s’interroger tout de même : « Je suis toujours surpris par le peu d’influence que Rabelais a sur la littérature française ».

Qui d’autre cela surprend-il ? D’autre part, et ce qui me chagrine personnellement chez ce public en mal de repères (trop ou pas assez de références et pas assez d’esprit critique pour y mettre de l’ordre et parfaire ce même esprit critique), c’est l’usage qu’il fait de ses connaissances, encore moins au service du partage qu’à celui de la découverte.

Quand je dis plus haut que les locomotives de l’édition jouent le rôle de l’arbre qui cache la forêt, j’oublie de préciser que pour certains, une poignée de références classiques, vite et mal lues, constituent le matériau inique avec lequel ils ont forgé les œillères qui les isolent de la production actuelle.
Parce que si je me fie aux chiffres des meilleures ventes de mon magasin, à la liste de l’Express ou celle du Livres hebdo (qui est en fait la même et qui nous est communiquée par un journal d'éditeurs) si, donc, je les recense et les analyse rapidement, je perçois que le grand public se fait tout bonnement pigeonner et que ces listes, j’aurais pu les prévoir avant même la parution de chacun des titres qui la constituent.

La parution annuelle, chronométrée, des nouveaux opus de certains auteurs fait songer à un abonnement périodique. Je parle bien entendu des Nothomb, Lévy et autres Musso parmi lesquels nous trouvons les dernières productions de Pierre Bellemare, qui n’écrit plus depuis belle lurette, de Robert Ludlum, qui est décédé, du nouveau Maxime Chattam, "La promesse des ténèbres" qui fait écho au dernier Jean Christophe Grangé "Le serment des "(de qui se moque-t-on ?) , et j’en passe et des meilleures. Cela ne vaut d’ailleurs pas la peine de s’étendre sur ce que nous pouvons concevoir de pire dans les procédés opportunistes éditoriaux.





Un Petit interlude ludique ??!
Ami lecteur ... Toi qui est joueur ... Sauras-tu deviner laquelle de ces couvertures ne correspond pas à une œuvre majeure du thriller à la française ...




Je tenais simplement à inscrire sur la toile, quelque part, peu importe où, que le quotidien de la librairie est absolument parasité par ces nouveaux champs littéraires calibrés, que la demande se concentre désormais sur une quantité étonnamment restreinte de références.
Je tenais à dire que la situation, de l’autre côté du guichet, est devenue ennuyeuse, angoissante et peu propice à l’échange.

Le motif précis de la désespérance étalée au cours des lignes que vous avez bien voulu parcourir me vient, pour finir, de ce passage tiré du dernier Milan Kundera, "Une rencontre", que j’ai peut-être oublié de chroniquer comme il le méritait. Il me bouleverse littéralement.

Dans les années quatre-vingt, il est assis à la terrasse d’un café parisien :

« … un jeune homme, sympathique et intelligent parle de Fellini avec un plaisant mépris moqueur… j’éprouve pour la première fois une sensation que je n’ai pas connue en Tchécoslovaquie, même dans les pires années staliniennes : la sensation de me trouver dans l’époque de l’après-art, dans un monde où l’art disparaît parce que disparaissent le besoin d’art, la sensibilité, l’amour pour lui ».

Voilà ce que je m’autorise à considérer comme un mauvais signe des temps, une gifle. Milan Kundera nous rappelle aussi que cette seule phrase : « …beau comme la rencontre fortuite sur une table de dissection d'une machine à coudre et d'un parapluie.. » allait quelques années plus tard donner naissance au Surréalisme. Qu’est-ce que ça donnerait aujourd’hui, ce genre de petites fantaisies disséminées sur un site de vidéo en streaming ? Une manière de gang bang certainement.

J’aime assez quand je referme un livre avec l’impression pas si désagréable d’avoir reçu une gifle et considère que la littérature doit parfois être pareille à un verre d’eau glacé jeté à travers la figure du lecteur.

Quand il parle du regard du peintre Bacon, Monsieur Kundera dit de ce regard qu’il « se pose sur le visage comme une main brutale, cherchant à s’emparer de son essence, de ce diamant caché dans les profondeurs. » L’écriture n’est elle pas également une activité violente qui dévoile la nature inavouable de nos désirs ?
Il n’est sans doute pas fortuit de trouver ces lignes après un aveu courageux de l’auteur.



Aveu de l’émergence d’une pulsion de viol, alors qu’il est en détention avec une jeune femme dans des circonstances à découvrir au début du livre. Je crois que le dernier Kundera est un témoignage de son amour radical des lettres, de la peinture, du cinéma et de la vérité.

Or il me semble qu’un fil rouge traverse l’ensemble du recueil. Je vous parle de mes impressions certes, et ce ne sont pas celles d’un universitaire, mais je crois définitivement que ce livre est un mauvais signe des temps.
Ce recueil ressemble à une lettre d’adieu avant le grand large, doublée d’une mise en garde. S’il se situe dans la lignée de "L’art du roman" et du "Rideau" –que je n’ai pas lus-, chacun peut le considérer comme un livre dont le roman est le héros. Le roman comme un rescapé exsangue du vingtième siècle et dont on peut faire le portrait avec d’autant plus de facilité qu’il semble avoir cessé de gigoter pour se loger au creux du nombril d’une poignée d’auteurs contemporains.

Kundera voit le portrait comme une distorsion du réel. Dans l’exercice délicat de la transcription et plus généralement dans l’art du portrait, il estime les formes comme « soumises à une complète distorsion ». Le portrait, la création littéraire, apparaissent donc comme autant de distorsions du réel, un reflet dans lequel une époque tache de s’appréhender. En ces temps d’incertitudes et alors que l’auteur se demande «jusqu’à quel degré de distorsion un individu reste-t-il encore lui-même», je m’interroge sur ce qui fait à mes yeux du recueil en question un des meilleurs romans qui me soit parvenu depuis mes débuts encore récents dans ce beau métier. Je me demande à quel niveau de distorsion une librairie peut encore demeurer digne de ce nom, à quel niveau un essai peut-il devenir un roman sur le devenir de la littérature…

Je sais qu’il aura un certain succès d’estime. Sans doute sera-t-il mal lu, mal compris en général.




Certainement ai-je érigé ce petit temple de la colère autour d’une réaction démesurée suite à la lecture intéressée du petit dernier d’un grand Monsieur. De toute les manières, comment ne pas en faire trop quand vous chroniquez un livre qui recommande à la fois la lecture des textes de Malaparte et celle des "Chants de Maldoror" ?








Fiche technique
Titre "Une rencontre"
Auteur Milan Kundera
Editeur Gallimard
Collection Blanche
ISBN 978-2-07-012284-4
Date de parution Mars 2009
Nombre de pages 203





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