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 | La bulle coincée Après Hiroshima ... Publié le 02/10/2009 par Thomas Morat | “Repartir à zéro, de peindre comme si la peinture n’avait jamais existé”
Barnett Newman |
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DIAGONALES ET LIGNES DE FUITES SOUS UN CIEL RADIANT
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Après Hiroshima, Nagasaki et les crimes perpétrés durant le deuxième grand conflit mondialisé du vingtième siècle, des artistes d'Europe et d'Amérique du Nord, notamment, traumatisés par la Shoah et la liste jamais exhaustive des victimes de guerre décident de repartir à zéro, c'est-à-dire, comme si la peinture n’avait jamais existé (Voir l'exposition "Repartir à zéro" au musée des Beaux Arts de Lyon, reconnue d'intérêt national par le Ministère de la Culture et de la Communication).
On compte parmi ces derniers des expressionnistes abstraits comme Jackson Pollock, Mark Rothko, Clyfford Still, David Smith et Willem De Kooning, mais encore et outre-atlantique, des abstraits lyriques comme Nicolas de Staël, Wols, Bram van Velde, Pierre Soulages. |
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La réponse des suprématistes à la rumeur des bouleversements qui devaient chahuter le monde lors de la première moitié du 20ème siècle avait déjà fait école. Des formes géométriques agonisant à la surface des toiles de Malevitch aux nouveaux champs conceptuels et abstraits de la création, n’avions-nous pas déjà assisté à un divorce des artistes avec les formes d’expressions traditionnelles, strictement formelles ou figuratives ?
Une boucle enfin bouclée dans l’histoire de l’Art, restait à admettre que les progrès absents de la diffusion de l’art, de la poésie, avaient échoué dans leur fonction présumée de proposer de nouvelles manières d’appréhender le monde ou de le parfaire. L’Art n’avait plus de leçon à donner, ni de perspectives à proposer à une histoire qui ne saurait néanmoins se passer des artistes.
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Les catastrophes nécessaires |
La découverte des camps, la violence des attaques nucléaires, la perspective de voir disparaître des régions entières, au moyen d'une seule et unique arme, acculent les intellectuels de l'époque à une expérience inédite de la durée. Une arme totale, capable de réduire une zone géographique à l'état de cratère en un rien de temps, de précipiter le paysage dans une averse de cris d'effroi, suspendus dans l'ombre d'un champignon vénéneux... Un champignon semblable au "Zéro" de Barnett Newman, vu du ciel.
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Antoni Tapiès - "Composicio", 1947, Huile sur toile, 38 x 46 cm
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Le progrès induit ce genre de dérapages, la nouveauté son lot d’accident ; on ne fait pas d’omelette sans casser des œufs…
Ils procurent des sensations fortes, réforment les principaux modes de pensée, méritent un sacrifice.
Le feu, dérobé aux dieux, transmis aux hommes par Prométhée, demeure inéluctablement, dans l’imaginaire collectif, l'objet d'une malédiction. |
Les catastrophes sont-elles précisément les promesses trop bien tenues de la modernité ? En attendant un signe, la prodigieuse colère de l'homme s'apparente aux caprices du ciel et de la terre, à défaut de les contrôler.
Il s’illustre dans une mimèse abstraite de ces mêmes caprices. Le citoyen demeurant le spectateur de la trame historique, autant dire que s’il ne subit pas directement les effets de quelque drame se déroulant quelque part dans le monde, il n’en est pas volontiers le témoin.
Se croit-il pour autant sauf des événements qu’il refuse d’intégrer à sa mémoire ? C’est aussi probable que déraisonnable. Il faut donc croire que certains outils lui font encore défaut et que ces outils, il va falloir les lui révéler. |
Carl Buchheister - "Komposition Zen", 1949, huile sur carton, 61 x 47 cm
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Un singe debout fait-il jaillir une étincelle entre deux morceaux de roche et chacun des membres de son clan est ému et abasourdi. Craint et respecté, le chef d'une nation qui aurait, dit-on, libéré l'Europe va, quelques 500 000 ans plus tard, engendrer vertiges et nausées aux quatre coins du monde.
Un champignon indigeste, impropre et jamais adapté à quoi que ce soit, qu'on ose qualifier de nécessaire pour garantir la paix, devra coûte que coûte être digéré.
Quelle dérision !
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Se démobiliser d’un événement
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Aussi bien l'empathie est à ce point prégnante qu'une catastrophe locale, dont on redoute néanmoins déjà qu'elle induise quelques difficultés pour l'équilibre du globe, se donne à vivre, après Hiroshima et Nagasaki, comme une déflagration planétaire. Le plus grand accident nucléaire de notre histoire : Tchernobyl. Il faut reprendre strictement après l'instant où tout s'est arrêté !
C'est donc ça... La mémoire en moins alors ? Que signifie ce qui est advenu durant cet instant ? Qu'est-il ? Quand et où commence-t-il ? Quand et où finit-il ? S'il n'en finit point, comment s'en libérer de cet instant ? Ou au contraire, comment l’intégrer ?
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Asger Jorn - sans titre, 1943-1944, huile sur toile, 125 x 99,7 cm.
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Le 26 avril 1986, l'humanité émergeait à peine d'un coma profond, armée d'un glaive forgé dans un alliage léger de foie primitive et de relativisme quand le réacteur numéro 4 de la centrale Tchernobyl explosa.
Peut-on considérer cette catastrophe comme la fin d'une époque, comme l'acte fondateur et sacré d'une nouvelle ère sans débattre publiquement du mécanisme qui a induit le basculement ?
Non.
Qui a autorité pour interroger l’histoire ? L’historien ? Le politique ? L’économiste ? Le juriste ? L’artiste ? Le pape peut-être ? Il faut cesser de considérer les grands accidents de l’histoire comme des actes sans origines, inéluctables, suffisants, magiques. |
Se comporter comme les peintres et sculpteurs entre 1945 et 1949, peindre "comme si la peinture n'avait jamais existé", consiste à reconnaître le traumatisme sans définir ce qui a pu le provoquer. Gardons-nous bien de blâmer qui que ce soit, mais voilà ce qui advient si nous omettons de définir, de dénoncer les conditions du déroulement d'une catastrophe ou le mauvais accueil d'une évolution au sein d’une civilisation.
Nous nous échappons de l'événement. Comment communiquer autour des conséquences de ce même événement quand les médias semblent avoir déserté les lieux ? Qu’en est-il si ce lieu devient une zone interdite ? Qui mobilise ou organise mieux le regard sinon l’artiste.
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L'artiste n’a guère pour vocation de supplanter le journaliste mais d'une manière plus ou moins formelle, il expose, occulte, met en évidence un substrat de notre histoire commune. Du moins, sa démarche éclaire-t-elle de nouveaux angles de vue qui sont autant de questions dans lesquelles sont contenues des éléments de réponses.
Cette chronique révèle d’ailleurs bon nombre d’interrogations. La principale et la pire étant la suivante : quelle volonté anime la caravane d’artistes «Diagonale de Tchernobyl» menée par le metteur en scène Bruno Boussagol ?
Voir la rubrique pourquoi de « Radio Tchernobyl ».
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Remobiliser l’attention, réorganiser le regard
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La mobilisation de l’attention, l’occupation des réseaux de communication, l’intérêt d’acteurs de différents bords, relativement a posteriori de l’explosion, constituent une manière de réincarnation de l’événement dans la mémoire collective. « Sourire ici est une avancée majeure ».
Elle révèle que la zone interdite diffère du « zéro » de Newman. Le temps n’y a pas suspendu son passage et des changements y ont cours qui peuvent éclairer le monde. On peut ici et là entendre le chant du dosimètre « rumeur du monstre », voir exploser la végétation, dormir les ruines.
Du bois et de l’acier se déplacent et voyageraient même à l’extérieur de la zone.
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Par où faut-il commencer pour pénétrer au cœur du projet ? N’importe où certainement. Figurons-nous, par exemple, une radio créée par accident suite à l’explosion du réacteur. «L’antenne est une grande roue foraine reconvertie» dans une ville ouvrière fantôme, construite par les Russes, nommée Pripiat, à la frontière nord de l’Ukraine.
La radio émet au cœur d’une zone interdite. «C’est une sorte de radio sauvage, comme certaines étoiles peuvent l’être pour nos astrophysiciens. À proximité du site, vous n’avez pas besoin de récepteur : les émissions parlent directement à votre ADN.»
On peut se demander qui peut avoir l’idée de frotter son ADN à de telles émissions, n’est-ce pas ? «Nos moyens nous apparentent à des artistes». |
Barnett Newman - Untitled (The Void), 1946
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Une lecture prolongée des documents mis à disposition sur le site laisse à penser qu’il faudrait peut-être leur inventer un statut.
Tantôt journalistes, auprès des familles des liquidateurs, des populations qui sont revenues vivre à proximité du réacteur ; tantôt poètes : «Nous ne pesons rien ici» … « l’accident est passé, il est actif à jamais », souvent philosophes : «Il n’y a pas assez de temps dans l’avenir humain pour boucher Tchernobyl» … «et je me souviens que nous ne sommes pas fichu d’imaginer et de produire, pour réduire nos problèmes, des solutions qui ne soient pas elles-mêmes les germes du problème suivant», ils réalisent parallèlement des expositions itinérantes, des spectacles de rue ou des émission pour France Culture ou Radio Télérama.
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David Smith - "The Royal Bird" 1948, acier, bronze, acier inoxydable, 56,2 x 151,92 x 21,59 cm |
Equipés de bottes, de masques, de gants et de dosimètres, parfois accompagnés de journalistes, ils organisent au sein des villages évacués des randonnées au caractère si étrange qu’elles laisseront perplexe Jean Gaumy de l’agence Magnum : «Comment photographier ça ?».
Comment montrer ce qui est abstrait pour les yeux, comme la présence du Césium 137 dans le sol ?
Il faut faire comme si la photographie et les techniques de reportages traditionnelles ne suffisaient plus.
Et Alain Frilet de dire : «Difficile de savoir quand nous sommes».
On se pose la même question, au chaud dans une métropole française, à l’heure où l’option du nucléaire grignote sur tout autre alternative.
On se dit qu’il est de plus en plus urgent de parler de Tchernobyl.
Il faudra pour cela qu’une poignée d’art-stronautes approchent le monstre de plus près.
Il était une fois, Tchernobyl, de plus près…
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Tchernobyl.fr
Résidence 2009
Tchernobserv accueille du 21 aout au 29 septembre à Volodarka :
- Cathy Blisson, en tant qu’auteur cette fois
- Sébastien Bocquet, dessinateur
- Julien Borel, vidéaste
- Antoine Choplin, écrivain
- Elena Costelian, plasticienne
- Jean Gaumy (Magnum), photographe
- Patricia Le Calvez, photographe
- Brice Maire, photographe
- Caroline Melon, auteur
- Pascal Rueff, sonographe (avec le soutien de YesAudio)
- Morgan Morgan, chanteuse.
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Peut-on parler de remise en question de l'art après la guerre ?
Question posée à Éric de Chassey professeur à l’Université François-Rabelais de Tours et commissaire de l'exposition (1'30'') - (Extrait tiré du site officiel de l'exposition)
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